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Point de vue

Céder à la tentation collective d’exister

Céder à la tentation collective d’exister

Une jeune Libanaise enveloppée dans le drapeau national regarde les silos à grains endommagés dans le port de Beyrouth, le 11 août 2020. Archives AFP

Ils sont beaux, ces hommes et ces femmes qui accourent des quatre coins du pays. Ils ont des balais ou du pain à la main. Ils ont la larme à l’œil et une colère dans la voix. Ils n’abandonneront pas Beyrouth, eux. Ni les Beyrouthins. Avec détermination, ils réoccupent la terre énucléée, ses immeubles démembrés, nourrissent les rescapés. Avec patience, ils débouchent une artère dans la ville meurtrie. Ils l’animent, la restaurent, la caressent. Ils sont la sève qui creuse un sillon de vie dans l’arbre mort. Diamants dans les scories, on reconnaît leur éclat lumineux parmi les éclats ternes du verre brisé.

Encore une fois, les Libanais savent se lier dans l’adversité. Aujourd’hui comme hier, en 2006, lorsque le million d’habitants du Sud ont fui les raids israéliens pour être accueillis par leurs compatriotes de toutes les régions du pays, maisons, écoles et bras ouverts. Aujourd’hui comme hier, de 1975 à 1990, lorsque au quotidien, les Libanais de toutes les communautés confessionnelles s’entraidaient, travaillaient ensemble, se protégeaient les uns les autres, alors que les milices sauvages, sous couvert de défendre ces mêmes communautés, les décimaient avec la complicité des armées étrangères. Aujourd’hui comme depuis des décennies, les activistes, intellectuels, artistes se mobilisent. Ils pensent, échangent, luttent. Ce sont eux qui ont amorcé un travail de mémoire, des ponts de paix, des actions en justice ; ce sont eux qui nourrissent les indigents, prennent en charge les vieillards et les orphelins, forment les jeunes au marché de l’emploi ; eux qui se liguent pour sauver notre patrimoine et notre environnement, trouver des solutions aux déchets qui saturent nos paysages ou encore développer l’agriculture.

Ce qui devrait relever de l’État est pris en charge par la société. C’est là le mécanisme de survie de ceux qui se savent abandonnés : ils s’organisent, créent des filets de sécurité ou, plutôt, les rafistolent. Plus la confiance dans l’État a été faible, plus les actions de terrain ont été déterminées. Sans pour autant être déterminantes. Si elles ont permis à beaucoup de tenir ou d’espérer, elles n’ont pu freiner la pollution de cette mer où nous ne pouvons plus mettre le pied. Ni celle de l’air que nous ne pouvons plus respirer. Elles n’ont pas empêché le grignotement de ce territoire lépreux que nous laisserons en héritage à nos enfants. Ni l’anéantissement de Beyrouth. Pour légitimes et utiles qu’elles soient, ces actions n’ont pas pour autant la capacité d’avoir un impact systémique sur un pays qu’elles tentent de sauver malgré lui. Force est donc de constater que ce mode de survie que nous maîtrisons si bien nous mène, qu’on le veuille ou pas, vers une mort certaine.

Là où les projecteurs des médias et de nos souvenirs s’attardent sur la médiocrité crasse de nos « dirigeants », il est temps de reconnaître que le véritable héros du Liban, c’est son peuple. C’est son humanité qui a, le plus souvent, pris le dessus sur les haines attisées par les marionnettistes locaux, régionaux et internationaux. C’est sa sagesse qui a, le plus souvent, mis de côté les dissensions politiques au nom de la vie. L’existence même de ce peuple, tel qu’il survit, est un pied de nez à ceux qui, à défaut de savoir nous gouverner, prétendent nous administrer. Mais le mode de fonctionnement de ce peuple, tel qu’il survit, est la plus grande victoire de ces mêmes « dirigeants » que nous traînons depuis près de cinquante ans déjà et qui sont parvenus à nous dégoûter d’une politique qu’ils pratiquent sans honte, dans un mélange indécent de manipulations et de crimes. Car, en nous éloignant de l’action politique, nous avons créé un vide et avons laissé le champ libre à ceux que La Boétie nomme, dans Le discours de la servitude volontaire (1576), les « tyrans » et qui règnent par « l’élection du peuple », « la force des armes » ou « succession de race ». Or le tyran, poursuit La Boétie, « il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de rien lui donner ».

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Ce vide que nous avons offert à nos tyrans, il est temps de le combler. Pour cela, notre plus grand défi aujourd’hui est de réinvestir la parole et l’action politiques tout en nous éloignant de leur acception machiavélique, puisqu’elles sont réduites, chez nous, à une série d’actions coupées de toute morale et dont l’unique objectif est de préserver le pouvoir. Notre devoir de peuple maltraité, humilié, dépossédé est de redonner ses lettres de noblesse au politique, de le recharger de sens. D’appeler au secours de notre pensée un Aristote pour qui la politique est la « science souveraine » qui permet à des individus qui ne se ressemblent pas de faire « le choix délibéré » de « vivre en commun » en faisant de la justice leur valeur fondamentale, et du « vivre-bien » leur objectif. Et pour qui les institutions qui nous gouvernent tirent leur légitimité de la souveraineté du peuple seul.

Il revient donc au peuple, c’est-à-dire à chacun d’entre nous, de s’engager dans la formulation d’un pacte social qui, loin de tout accord de surface, serait – même en temps de paix, surtout en temps de paix – à l’image de notre union dans l’adversité, lierait notre multitude et ferait émerger nos richesses. Dans cette alliance, nous devons nous engager comme nous nous engageons à reconstruire notre ville : avec ferveur et détermination, et peut-être même avec amour. Nous devons y avancer avec responsabilité et sans rage. Appelés par les voix conjointes du discernement et de la colère qui réclament vérité et justice. Et – en rupture radicale avec l’opportunisme, le cynisme et les mensonges de la politique politicienne à laquelle nous sommes si bien habitués – être guidés uniquement par notre conscience.

Pour cela, cédons à la tentation collective d’exister. Ce désir qui relève, par excellence, du politique, qui est son fondement, son étincelle première. Transcrivons l’unité dont notre société est capable sur l’arène politique et imposons-la avec force pour qu’elle déferle sur nos dirigeants actuels en un séisme suffisamment puissant pour les emporter, pour qu’ils soient, eux, acculés à créer un vide que nous remplirons, nous, peuple héros et souverain. Le Liban est notre dû de Libanais. Cet État doit devenir notre dû de citoyens. N’ayons pas honte de faire de la politique ; il est de notre responsabilité de le faire ! N’ayons pas honte de réclamer le pouvoir ; il est de notre responsabilité de le faire ! Et chacun au nom de tous. Alors, et seulement alors, nous pourrons affirmer que ce pays nous ressemble. Alors, et seulement alors, nous pourrons arrêter de survivre et commencer à vivre.

Écrivaine, consultante en politiques publiques, membre du parti Citoyens et citoyennes dans un État


Ils sont beaux, ces hommes et ces femmes qui accourent des quatre coins du pays. Ils ont des balais ou du pain à la main. Ils ont la larme à l’œil et une colère dans la voix. Ils n’abandonneront pas Beyrouth, eux. Ni les Beyrouthins. Avec détermination, ils réoccupent la terre énucléée, ses immeubles démembrés, nourrissent les rescapés. Avec patience, ils débouchent une...

commentaires (3)

panser une plaie récidivante sans en traiter la cause ne sert que les responsables de la plaie!!!!!!J.P

Petmezakis Jacqueline

12 h 27, le 29 août 2020

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Commentaires (3)

  • panser une plaie récidivante sans en traiter la cause ne sert que les responsables de la plaie!!!!!!J.P

    Petmezakis Jacqueline

    12 h 27, le 29 août 2020

  • JE DIRAIS PLUTOT DE SUBSISTER POUR POUVOIR EXISTER.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 00, le 29 août 2020

  • Tout libanais devrait imprimer ce texte et l’afficher devant ses yeux pour le relire tous les matins. C’est le fil conducteur que nous devons suivre pour reinvestir NOTRE pays.

    Marie-Hélène

    08 h 36, le 29 août 2020