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Culture - Explosions de Beyrouth

Les designers libanais : et maintenant que vont-ils faire ?

De Nada Debs à Gemmayzé à Karen Chekerdjian à la Quarantaine, en passant par David & Nicolas, Sayar & Garibeh, Maria Halios ou encore Studio Caramel, tous ces architectes et créateurs d’objets avaient établi leurs ateliers, showrooms et studios dans les vieux quartiers limitrophes du port de Beyrouth. L’explosion du 4 août a totalement dévasté leurs espaces et leurs vies. Vont-ils s’en relever ?

Les designers libanais : et maintenant que vont-ils faire ?

Karen Chekerdjian dans son showroom soufflé par l’explosion. Photo Alain Sawma

Ils s’étaient tous installés entre Gemmayzé, Mar Mikhaël et le secteur Port-Quarantaine. Des quartiers traditionnels, authentiques, qui insufflaient à leur créativité un supplément d’âme. Celle de l’ancien Beyrouth, ville tout à la fois portuaire et bourgeoise, ouverte sur l’ailleurs, riche de ses brassages de marchandises et d’idées, de ses métiers d’art et d’artisanat, avide de beauté ramenée de partout… Avec les galeristes et les stylistes, la (jeune) communauté des designers avait investi les anciennes échoppes, les vieilles bâtisses, les quartiers patrimoniaux de ce périmètre de la ville pour en faire leur QG, leur espace de prédilection, une ruche bourdonnante de créativité à partir de laquelle ils essaimaient leur talent dans toutes les capitales du monde. Les politiques de la terre brûlée et les ravageuses explosions du 4 août ont anéantis tous leurs efforts. Elles ont réduit en cendres des années de leur travail, quand elles ne les ont pas touchées physiquement. De ce dernier bastion d’un certain Liban, il ne reste plus aujourd’hui qu’un paysage post-apocalyptique, Ground Zero de la plus grande explosion non nucléaire de l’histoire. Et maintenant que vont faire les designers libanais ? La question des perspectives d’avenir de ce secteur sinistré se pose, en parallèle d’un rapide tour d’horizon de l’étendue des désastres…


La vitrine Mémorial de Nada Debs à Gemmayzé. Photo DR


David & Nicolas : on ne s’inspirera jamais de ce cataclysme

« Ils nous ont explosé notre bulle », affirme, bouleversé, Nicolas Moussallem. « On adorait ce quartier de Mar Mikhaël, cette rue Pharaon, où on avait installé notre studio en 2016. On y avait trouvé une ambiance tellement chaleureuse et positive. On y passait notre vie, on y avait nos rituels : le café chez Papercup, un passage chez Amine au Boyfriend, le déjeuner chez Maryoul... Ils ont tout détruit ! » Ce mardi 4 août, à 18h06, le jeune homme venait de baisser les stores du studio de design qu’il dirige en tandem avec David Raffoul sous le label David & Nicolas, lorsque la double explosion a eu lieu. Le souffle le propulse quelques mètres plus loin. « Je me suis retrouvé chez Maison Tarazi, où j’ai reçu une poutre sur la tête qui m’a blessé. » Comme une large part des victimes de ce cataclysme, il rejoint à pied l’hôpital Rizk, découvrant au fil de sa traversée de la ville l’étendue du désastre : un paysage apocalyptique de bâtiments éventrés, de rues jonchées de débris de verre et de métal, une foule de gens ensanglantés… « Ça a été une expérience extrêmement violente », dit le jeune designer qui, malgré l’énormité du choc, a néanmoins pris la décision avec son associé de réparer et de réinvestir leur espace de Mar Mikhaël. « Mais la grande question qui se pose est quand devrions-nous revenir dans un lieu, un quartier aussi sinistré. Est-ce que ce ne serait pas mieux d’aider d’abord à réhabiliter la rue, à retaper les immeubles, à tenter d’effacer, sinon d’atténuer la souffrance des riverains, avant de retourner à notre studio ? Je ne pense pas qu’on pourra le réintégrer avant janvier ou février 2021. » En attendant, David et Nicolas, dont la renommée est déjà établie en Europe et en particulier à Milan où ils ont un bureau, poursuivent leurs projets, dont 90 % sont destinés à l’international. « Certes, on a la possibilité de nous transplanter totalement à l’étranger, mais nous avons choisi de rester à Beyrouth. C’est là où nous avons nos vies, nos familles, nos maisons, notre inspiration. Ce serait trop facile de partir définitivement et de leur laisser le pays. On continuera à faire des allers-retours… Et on ne s’inspirera jamais de ce cataclysme. On refuse cette lecture du design libanais qui parle des traumas de la guerre. On ne veut créer qu’à partir des belles choses qu’on a, et qu’on aura toujours, au Liban. »


La devanture soufflée du studio de David & Nicolas à Mar Mikhaël. Photo DR


Sayar & Garibeh, blessés, traumatisés, ils envisagent de quitter le pays…

Rançon du succès ? Véritable étoile montante, le jeune couple de designers avait déplacé en 2017 son studio-atelier de Hadeth, à Beyrouth, au premier étage d’un immeuble situé entre Doculand et EDL. Pour être plus proche du cœur vibrant de la ville et de leurs confrères et amis. Il leur arrivait même de dormir sur place lorsque planchant sur un projet, en période de confinement, ils dépassaient l’heure du couvre-feu. C’est là, dans cette presque « seconde maison », où ils se trouvaient ce funeste mardi 4 août, que la double explosion du port les a rattrapés. Blessés, mais sortis vivants d’entre les décombres, c’est titubant et ensanglantés qu’ils feront, eux aussi, le tour des hôpitaux saturés de la capitale avant de pouvoir être admis, en fin de soirée, au Centre Saint-Charles à Hazmieh, où, comble de l’effroi, on évoque ce soir-là des rumeurs concernant des caches d’armes du Hezbollah à proximité. Touchée au visage, Stéphanie (Sayar) a subi plusieurs opérations de chirurgie réparatrice, sans compter les soins qu’il lui reste à recevoir durant les prochains mois… Le corps entièrement criblé d’éclats de verre, Charbel (Garibeh) a enduré un nombre incalculable de points de suture. Aujourd’hui, ils essayent de récupérer des forces en montagne, loin de la capitale et de sa dévastation. Et même si le jeune homme s’est rendu plusieurs fois sur les lieux pour inspecter les dégâts et tenter de sauver quelques rares pièces des débris, ils savent que la parenthèse Gemmayzé est désormais terminée pour eux. La question qu’ils se posent maintenant est : où allons-nous partir dans quelques mois ?

« Le traumatisme est si grand qu’il faut qu’on s’éloigne du Liban. Même si, où que nous allions, nous l’emporterons dans notre bulle privée, et nous continuerons à collaborer avec les artisans libanais, il est grand temps d’envisager notre départ et un avenir plus sécurisé dans un pays en paix », conclut Charbel. Après avoir posté sur leur compte Instagram une seule petite série de photos de leur atelier dévasté, il a repris le fil de ses posts d’expositions de design auxquelles le couple participe. Notamment Haptic Narratives, à Aspen, où ils présentent actuellement (en collaboration avec House of Today), un étonnant canapé en forme de balai. Comme un signe fort de leur détermination à balayer l’horreur vécue pour continuer à aller de l’avant…

« Notre espace est détruit mais nous ne le sommes pas », affirme Nada Debs

Sur son fil Instagram, Nada Debs a posté au lendemain même du cataclysme une photo de sa boutique à Gemmayzé complètement soufflée et barrée de la phrase suivante : « Notre espace est détruit mais nous ne le sommes pas. » Comme un pied de nez aux forces destructrices de ce pays qui veulent y semer la terreur et la résignation. Joignant le geste à la parole, la célèbre designer s’est aussitôt attaquée au déblayage de la boutique et de son studio-showroom situé au 3e étage du même immeuble patrimonial (datant de 1930) rue Gouraud, aidée gracieusement par son équipe et l’ensemble des artisans et ouvriers avec qui elle travaille habituellement. « Leur solidarité et leur support m’ont été très précieux. Et bien que 60 % de ma production a été détruite, j’ai décidé de faire moi aussi un geste envers mes clients en leur proposant de réparer à prix coûtant leurs meubles ou objets de ma collection endommagés », affirme cette battante qui remercie le ciel d’avoir échappé à la mort. « C’est le Covid-19 qui nous a sauvées mon équipe et moi. En temps normal, nous aurions été en train de travailler sur place. Et nous aurions tous été au minimum gravement blessées. » 

Pour ne pas oublier, elle a décidé de simplement refaire les vitres de la boutique et de la garder en l’état, avec les pièces brisées à l’intérieur, pour en faire un « Mémorial de cette horrible explosion ». « Pour ce qui est du studio, une fois les travaux de réparation terminés, nous y reprendrons le travail. Même si, depuis quelques mois, et en raison de la crise économique et financière, je travaille à développer une deuxième ligne d’objets à prix abordable qui serait lancée à partir de Dubaï, je veux maintenir la production de mes grandes pièces au Liban. C’est là que j’ai mes collaborateurs, mes artisans et mes sources essentielles d’inspiration », affirme-t-elle vigoureusement.

Karen Chekerdjian : une panne de générateur miraculeuse

C’est grâce au générateur tombé en panne, le jour même de l’explosion, que cette autre tête de proue du design made in Lebanon, et son équipe de collaborateurs ont eu la vie sauve. « Alors que nous avions un calendrier hyperchargé avec des réunions très importantes, cette panne nous a obligés à rentrer tous chez nous. J’en avais été très contrariée sur le coup, mais, aujourd’hui, je me dis que ça a été une intervention divine. Nous aurions été tous écrasés. Car les murs de la salle de réunion où nous aurions dû être normalement à l’heure de l’explosion ont été totalement soufflés, et la grande table qui pèse 120 kg a volé à l’autre bout de la pièce pour atterrir sur mon bureau », indique la designer dont l’appartement à Gemmayzé a été également dévasté. Elle en est sortie miraculeusement indemne.

Encore sous le choc, sa première réaction est de tout laisser tomber, de fermer son studio et showroom à la Quarantaine, où elle s’était installée il y a juste un an, en 2019, et dans l’aménagement duquel elle s’était beaucoup investie, comme un couronnement de ses deux décennies de travail… Bref de tout abandonner et ne plus reconstruire « tant que ce pays n’a pas fait de changement dans son système et sa classe politique ». Trois semaines plus tard, sa grosse colère un peu retombée, Karen Chekerdjian réfléchit à nouveau à ressusciter cet espace sous une nouvelle forme. « C’est fini, ce ne sera plus un showroom où les gens pourront venir se balader et regarder. J’envisage, désormais, d’en faire un dépôt et une plateforme à partir de laquelle je vais pousser mes ventes à l’étranger. Mon but est de rester locale et d’exporter. Je crois que je n’ai plus d’autre choix… », conclut-elle.

Studio Caramel : C’est comme si un monstre avalait Beyrouth

Situé au dernier étage d’un immeuble entièrement en verre près d’EDL, le local du jeune duo de créateurs de meubles, nouveaux venus dans le cercle des designers à succès, a, lui aussi, été entièrement détruit par l’explosion. Sauf que pour leur chance, les deux associés de Studio Caramel ne s’y trouvaient pas. Karl Chucri s’était installé à Paris, il y a quelques mois, et Rami Bou Chédid, qui devait s’y rendre ce jour-là « pour finir de débarrasser les dernières affaires qui y étaient restées parce qu’on changeait d’adresse », a été providentiellement accaparé par des amis venus de l’étranger. « J’étais avec eux dans un café à Achrafieh lorsque l’explosion a eu lieu. C’est comme si un monstre avalait Beyrouth. Nous avons tous été projetés par le souffle, mais nous en sommes tous sortis miraculeusement indemnes », raconte-t-il, encore sous le coup de l’émotion. Le jeune homme, qui n’a plus remis les pieds dans son studio de création depuis le 4 août, s’affaire depuis à mettre ses compétences d’architecte et designer pour aider les associations et les ONG à retaper les meubles et les habitations des quartiers sinistrés. « Nous sommes notamment en train de tester une nouvelle technologie, Instant Window, qui pourrait remplacer le verre et le nylon de manière plus performante avant les premières pluies. Et, en parallèle, nous poursuivons nos projets pour les expositions dans les galeries parisiennes et européennes avec lesquelles nous collaborons. »

Maria Halios : Le travail de toute une vie est parti en fumée

Elle a été l’une des premières à s’installer à Mar Mikhaël, en 2009, regroupant dans un même espace, à 500 mètres du port, boutique, bureau et showroom. Sa passion pour ce quartier authentique et chaleureux l’y avait conduit. Les explosions ont détruit tout ce que Maria Halios avait patiemment construit au cours de ces 11 années. « Tout mon travail est parti en fumée, mais alors que je me trouvais le 4 août dans mon bureau, je suis sortie miraculeusement vivante des décombres. Depuis, je compte chaque jour mes grâces, dont celles d’avoir tissé tant de liens indéfectibles avec mes clients, amis et voisins de quartiers », a posté la designer, qui reste injoignable, sous les images de son espace ravagé…

Ils s’étaient tous installés entre Gemmayzé, Mar Mikhaël et le secteur Port-Quarantaine. Des quartiers traditionnels, authentiques, qui insufflaient à leur créativité un supplément d’âme. Celle de l’ancien Beyrouth, ville tout à la fois portuaire et bourgeoise, ouverte sur l’ailleurs, riche de ses brassages de marchandises et d’idées, de ses métiers d’art et d’artisanat,...
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Papier magnifique où l’émotion de ZZ se lit entre les lignes. Décidément, la page culture de l’OLJ est l’antidote à l’éternel drame libanais.

Marionet

23 h 57, le 28 août 2020

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Commentaires (1)

  • Papier magnifique où l’émotion de ZZ se lit entre les lignes. Décidément, la page culture de l’OLJ est l’antidote à l’éternel drame libanais.

    Marionet

    23 h 57, le 28 août 2020

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