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Parole de raïs

Je vois d’ici certains esprits chagrins crier au sacrilège à la lecture de ce constat. C’est un fait, pourtant, que, l’espace de quelques heures, de très nombreux Libanais ont vu en Emmanuel Macron, visitant jeudi Beyrouth, l’incarnation même du chef de leurs rêves : du président pénétré des obligations découlant de sa charge, habité d’une vision d’avenir et néanmoins vissé à l’écoute du peuple; du guide nanti de la confiance des citoyens et propre à leur insuffler confiance ; du salvateur raïs que s’obstine à leur dénier cruellement le destin.


À peine avait-il posé le pied sur notre sol que le chef de l’État français annonçait la couleur. Le peuple, le peuple libanais, plus précisément : les férus de statistiques se fatigueraient à compter combien de fois ces mots sont revenus dans les diverses interventions publiques d’Emmanuel Macron ; en comparaison, il n’a occasionnellement fait référence aux dirigeants que pour les inviter fermement à assumer enfin leurs immenses responsabilités. Lequel de ces derniers, au demeurant, aurait-il pu seulement rêver d’un bain de foule aussi criant de spontanéité et d’authenticité que celui réservé à l’hôte dans le quartier dévasté de Gemmayzé ?


Pour cette démonstration d’amicale fusion qui transcendait les stricts rapports entre États, et comme il l’avait fait en visitant le site de l’inconcevable désastre, Emmanuel Macron a pris tout son temps. Il a bousculé tout à la fois les règles de précautions sanitaires que commande la pandémie et celles du protocole, faisant ainsi poireauter, au palais de Baabda, les trois piliers de la branlante république qui l’attendaient pour les entretiens officiels.


Inestimable est l’assistance immédiate et multiforme apportée par la France à un Liban durement éprouvé. Encore plus prometteur est le collectif d’États désireux de satisfaire les besoins les plus urgents de notre pays et que Paris s’active à mettre sur pied. Tant de sollicitude internationale fait sacrément du bien, certes ; elle ne rend que plus époustouflant cependant, plus atterrant de stupide suffisance, en un mot plus dégradant et honteux, ce non merci opposé par l’État libanais aux bénévoles de Secouristes sans frontières qui étaient sur le point d’accourir avec une tonne et demie de matériel.


Mais est-ce bien ce seul orgueil mal placé qui poussait hier le président Michel Aoun, promptement soutenu en cela par le chef du Hezbollah, à rejeter toute enquête internationale sur la terrible explosion du port en invoquant l’impératif de souveraineté ? Voilà bien l’occasion de demander où il va donc se fourrer, ce fameux amour-propre national, quand incurie et corruption sont les deux principaux et infamants reproches que le monde adresse à la classe dirigeante locale : quand même la plus déconsidérée des républiques bananières rougirait de honte en se voyant signifier que les secours seront acheminés directement aux organisations non gouvernementales pour éviter tout détournement. Corruption organisée, allait jusqu’à marteler, l’autre soir, Emmanuel Macron, comme on parlerait du syndicat du crime liant les familles mafieuses. À moins de réformes express, et bien que le président français se défende de tout ultimatum, on peut dès lors parier sur un surcroît de sévérité lorsqu’il sera de retour le 1er septembre, à la Résidence des Pins, pour le centenaire de la proclamation du Grand Liban.


Pour porteuses d’espérance que soient toutes ces pressions, elles n’exonèrent pas cependant la révolution populaire du 17 octobre des responsabilités qui lui sont propres en vue de l’avènement d’un ordre politique nouveau. Soucieux d’éviter toute accusation d’ingérence, le président Macron ne pouvait faire autrement que recommander à la société civile la voie démocratique. Or, avant d’en venir là et à l’heure où reprennent, avec plus de légitimité que jamais, les rassemblements de masse, c’est de cohésion surtout qu’est tenue de s’armer la contestation. Face à l’incompétence et la corruption systématisées, c’est sur le terrain de l’organisation qu’elle doit se surpasser.


Pour balayer le règne des pourris, on serait bien inspiré de prendre exemple sur ces admirables bénévoles qui, en lieu et place des services publics brillant par leur absence, s’emploient à refaire une beauté à la capitale martyre.


Issa GORAIEB
[email protected]


Je vois d’ici certains esprits chagrins crier au sacrilège à la lecture de ce constat. C’est un fait, pourtant, que, l’espace de quelques heures, de très nombreux Libanais ont vu en Emmanuel Macron, visitant jeudi Beyrouth, l’incarnation même du chef de leurs rêves : du président pénétré des obligations découlant de sa charge, habité d’une vision d’avenir et...