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Nos Lecteurs ont la Parole

Dévastateurs de passés

Adieu les ancêtres. Vous nous avez accompagnés pendant des années, mais là, « par négligence », vos portraits ont été mis en pièces. Les morceaux de cadre pendent comme une potence dans la salle à manger. À la recherche d’une pièce où il y aurait encore une chaise pour m’accueillir, je me retrouve par hasard à la même place que mon père occupa lorsqu’il écrivit sa petite histoire du centre-ville de Beyrouth alors détruit. Il était sûrement habité d’infiniment moins de colère, de rage, de haine que je ne le suis aujourd’hui. Toutes les guerres précédentes avaient eu la décence de contenir les dégâts « dans la limite du tolérable », s’il existe une échelle de la classification des sinistres. Je ne parle pas des pertes matérielles : nous tous qui avons eu la chance de réchapper physiquement à la « négligence » n’arrêtons pas de nous dire que les dommages matériels ne sont rien comparés à la mort, aux blessures, ou à la moindre égratignure subies par nos amis, nos connaissances ou nos proches.

Mais j’enrage que mon lien avec le passé ait été touché. Que « par négligence » je ne puisse plus montrer à mes enfants le visage de leur trisaïeul et qu’ils ne pourront pas le montrer à leurs enfants. Suis-je futile ? Non, je crois que la mémoire familiale appartient à cette grande fresque sociétale qui nous lie les uns aux autres, finit par créer un lien d’appartenance au voisinage, à la ville, au pays et nous ancre dans notre identité. « Par négligence » je dois voir réduits en poussière tous ces éléments qui racontaient un pan de la vie de mes parents et grands-parents et une tranche de l’histoire de ma ville.

Dans le fatras des livres tombés des bibliothèques, ressurgissent les ouvrages historiques sur le Liban, le pavé de Samir Kassir sur Beyrouth, les guides touristiques où le port occupe une place éminente. Des phrases ou expressions que je n’ai même pas besoin de lire me reviennent à l’esprit dans des tournures familières, poncifs des écoliers de toutes les générations : « Lien entre l’Orient et l’Occident, point d’arrivée et de départ de marchandises, plaque tournante du commerce régional »... Par quel tournant malfaisant de l’histoire notre illustre port est-il devenu le dépotoir de produits mortels et la chasse gardée de ceux qui ne sèment que la mort ?

Je ne mettrais pas les toiles et photos à la poubelle. Elles resteront là, avec leurs déchirures et lacérations, comme témoignage de la bêtise et de la barbarie des gouvernants du Liban des trente dernières années.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Adieu les ancêtres. Vous nous avez accompagnés pendant des années, mais là, « par négligence », vos portraits ont été mis en pièces. Les morceaux de cadre pendent comme une potence dans la salle à manger. À la recherche d’une pièce où il y aurait encore une chaise pour m’accueillir, je me retrouve par hasard à la même place que mon père occupa lorsqu’il écrivit...

commentaires (2)

Comme j’en comprends cette peine! ... de tout cœur avec toi, dans l’espoir que ça sera enfin l’impulsion pour le profond changement dont on a tellement besoin

Danielle Sara

22 h 52, le 08 août 2020

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Commentaires (2)

  • Comme j’en comprends cette peine! ... de tout cœur avec toi, dans l’espoir que ça sera enfin l’impulsion pour le profond changement dont on a tellement besoin

    Danielle Sara

    22 h 52, le 08 août 2020

  • Très touchant votre texte, beaucoup de sentiment, je ne sais que dire, c'est presque comme une toile d'artiste qui a peint quelque chose qui restera longtemps dans les mémoires et sûrement sur les murs. Merci Tania Ingea.

    MIRAPRA

    19 h 28, le 08 août 2020