Rechercher
Rechercher

Photo

Quand le port de Beyrouth inspirait la photographe Vicky Mokbel

Une ville en ruine, un pays endeuillé, et une colère sourde qui accompagne la nécessité de survivre et de continuer. En dépit d’un contexte émotionnel paroxystique, la photographe libanaise Vicky Mokbel partage son expérience humaine et artistique dans les rouages du port de Beyrouth avec sa superficie totale d'1,2 Km2, ses quatre bassins et ses 16 quais soufflés par la double explosion du 4 août.

Quand le port de Beyrouth inspirait la photographe Vicky Mokbel

Une photographie de la série « Marfa’ Beyrouth » (Port de Beyrouth), 2019, de Vicky Mokbel.

« Au moment où j’ai lancé mon projet de réaliser une série photographique sur l’espace portuaire, je ressentais une certaine émotion à l’idée d’accéder à un lieu immense, privé, et extraordinaire de beauté et de signification. Je m’y suis rendue pendant six mois, et j’y ai tissé des liens humains très forts, et en même temps, j’étais confusément en état d’alerte. Ma démarche a malheureusement pris une toute autre portée aujourd’hui. Je suis tellement triste pour mon peuple et pour mon pays. Je pense aussi à tous les employés du port que j’ai côtoyés, j’ai appris que certains n’étaient plus là... » confie l’artiste, dont la voix s’étrangle par moments. Après une série remarquée de photographies d’architecture qui avaient été exposées en 2018 dans différents espaces, en France et au Liban, Vicky Mokbel, qui a longtemps travaillé dans le domaine publicitaire, s’était intéressée à un bâtiment emblématique du paysage mental et urbain des Libanais, l’immeuble d’Électricité du Liban, qu’elle a traité selon différents angles d’approche. « Il est resté statique et délabré au fil des ans, pris au piège de sa symbolique, et à lui seul il raconte l’histoire du pays, avec sa monochromie et son atmosphère particulière. J’ai voulu souligner les correspondances visuelles qui relèvent de la poésie environnementale, et aussi témoigner de l’inertie de cette classe politique qui nous a laissés tomber depuis plus de quarante ans », précise celle qui a exposé en 2019 la série EDL : On/Off-In/Out à l’Institut du monde arabe, à la galerie parisienne Odile Ouizeman, et actuellement au Middle East Institute de Washington.

Dans la lignée de cette lecture de l’espace urbain, Vicky Mokbel a choisi de pénétrer un espace autonome et toujours en mouvement à l’intérieur de la ville : le port de Beyrouth.

Pendant six mois, la photographe libanaise a immortalisé avec son appareil photo les coins et recoins du port de Beyrouth. Photo DR

« Le port de Beyrouth s’est imposé à moi sans équivoque »
« On le côtoie sans y penser, en longeant ses contours, auxquels on ne prête pas attention. Le port de Beyrouth s’est imposé à moi sans équivoque, avec certitude et détermination. Avec sa superficie totale de plus d'1,2 Km2, ses quatre bassins et ses 16 quais, il est l’un des plus importants de la Méditerranée orientale, et il est mentionné depuis le XVe siècle avant J-C dans des lettres que les Phéniciens ont échangées avec les Pharaons. Il a fait de la capitale libanaise un carrefour économique et commercial. Sa symbolique culturelle aussi bien que ses dimensions grandioses m’ont fascinée, et je me suis entièrement engagée dans cette aventure pendant six mois, jusqu’en décembre 2019. J’ai été saisie par la beauté de cet espace, qui semblait inépuisable, ses lignes, ses matériaux, ses couleurs et toute la vie qui grouillait, avec ces hommes ressemblaient à des fourmis dans ce lieu gigantesque », relate celle qui a dû mener des démarches administratives extrêmement complexes afin de pouvoir intégrer ce microcosme extrêmement verrouillé.

Lire aussi

Le palais Sursock-Cochrane : la mémoire en morceaux

« Je savais que c’était une institution très sérieuse et très contrôlée, même si politiquement parlant, avec les alliances actuelles, il y avait une mainmise sur le port, le système était en train d’étouffer. J’ai pu obtenir une autorisation, qu’il fallait renouveler régulièrement, et malgré cela je devais au cours de chaque visite attendre que le directeur du service de renseignements soit informé de ma présence, ainsi que la DCTC, en charge du trafic maritime du quai n° 16, qui est le cœur névralgique du trafic des containers, des grues, des camions... J’étais toujours accompagnée par au moins un agent du service des renseignements. La sécurité était donc extrême, et chaque fois que j’ai approché une zone militaire sensible, j’ai été recadrée : certains éléments ne devaient en aucun cas être photographiés. Je suis très reconnaissante à l’égard de tous ceux qui m’ont permis de découvrir ce lieu porteur de mémoire pour tous les Libanais, notamment Hassan Koraytem, président-directeur général, Toufic Leteyf, secrétaire général, Sarah Haïdar, directrice du BCTC, Samira Halabi, secrétaire, et Assaad Haddad, directeur des silos. Je tiens également à citer entre autres Samir Askar, Caroline Nakhlé, Jamil Ghazali Jeffry, sans oublier mon assistant Élie Semaan, et Ibrahim Osman, qui m’a guidée et conseillée sur le terrain du BCTC, lui qui est féru de photographie », témoigne l’artiste, qui a utilisé différents supports pour réaliser ses clichés, selon la possibilité ou non d’utiliser un trépied.

« Je me suis adaptée techniquement en fonction du temps et de l’espace dont je disposais, et selon ce que je souhaitais photographier. Certaines photographies relèvent du moyen format Hasselblad, d’autres du réflexe numérique, de l’argentique Nikon, ou du moyen format argentique. Je m’apprêtais aussi à faire un travail à la chambre noire », explique celle qui n’a pas hésité à monter sur une grue de 70 mètres de hauteur, ou à attendre des heures le bon axe pour photographier les grues RTG (Rubber Tyred Gantry), de l’aurore au crépuscule.

« Le port de Beyrouth s’est imposé à moi sans équivoque, avec certitude et détermination », dit Vicky Mokbel à propos de sa série « Marfa’ Beyrouth » (Port de Beyrouth), 2019. Photo DR

Les lettres des bateaux qui se reflètent dans la mouvance de l’eau
Avec émotion, elle dit avoir laissé une partie de sa vie dans cette expérience portuaire. Elle évoque la beauté du reflet des lettres vacillantes, qui identifient les bateaux au fil de l’eau. « Pour moi, c’était la symbolique de tout ce qu’on était en train de vivre au Liban, tout était en train de disparaître progressivement. J’ai également des photos du quai n° 12 ; en tout, j’en ai plus de mille. Certaines relèvent essentiellement du témoignage, d’autres sont plus esthétisées », ajoute la photographe, qui a travaillé tous ses clichés pendant le confinement.

« J’en ai publié quelques-uns sur mon compte Instagram (VickyMokbel) pour annoncer mon projet. Tout de suite après le drame du 4 août, j’ai posté deux photos du silo qui a explosé, pour montrer que j’ai été témoin du moment où le pays était encore beau. Je viens de créer un site spécial sur Instagram (Vickymokbel1), exclusivement réservé au port de Beyrouth, j’y ai posté quelques photographies. Je voudrais plus tard entreprendre une forme d’hommage à ma ville et à la souffrance de ses habitants, il y a tant de belles choses dans notre pays, il faut les montrer ! Mais nous sommes tous actuellement préoccupés par ce qui se passe sur le terrain, et je n’ai pas envie de blesser les consciences. Je suis prête à tout moment à mettre tout en œuvre pour témoigner de l’histoire de ce port, qui est celle de tous les Libanais », conclut-elle avec pudeur et tristesse.


« Au moment où j’ai lancé mon projet de réaliser une série photographique sur l’espace portuaire, je ressentais une certaine émotion à l’idée d’accéder à un lieu immense, privé, et extraordinaire de beauté et de signification. Je m’y suis rendue pendant six mois, et j’y ai tissé des liens humains très forts, et en même temps, j’étais confusément en état...

commentaires (1)

Témoignage émouvant! La chance que tu as eu de pouvoir exécuter ce travail! Et en même temps certainement tu dois ressentir une extrême tristesse. Marie Jane

Baker Marie Jane

14 h 25, le 09 août 2020

Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Témoignage émouvant! La chance que tu as eu de pouvoir exécuter ce travail! Et en même temps certainement tu dois ressentir une extrême tristesse. Marie Jane

    Baker Marie Jane

    14 h 25, le 09 août 2020