Rechercher
Rechercher

Nos Lecteurs ont la Parole

Détruire, dit-elle

Vous voulez partir ? Partez ! C’est votre liberté, c’est notre liberté, la seule qui nous reste, me diriez-vous! C’est un choix délibéré, presque existentialiste, du moins un choix de vie parfaitement légitime ! Mais je ne crois pas un instant que partir est un choix politique, sauf parfois pour revenir comme un de Gaulle. Je ne crois pas que l’on parte parce que la corruption règne et mine les fondements de notre société déliquescente en pleine perdition.

Le Liban est en pleine perdition depuis le jour de ma naissance, j’y ai vu des enfants mourir, des parents inquiets à en mourir, des sourires forcés affichés à ces foutus barrages où l’on ne savait pas si notre foutue tête hirsute allait plaire au désœuvré de service faisant office de ripou imbécile et sombre. Janvier 90, dernier épisode épique d’un massacre généralisé tantôt confessionnel, tantôt régional, tantôt fratricide ! J’y ai vu des militaires déguisés en miliciens, des miliciens déguisés en militaires, trois semaines sous les bombes dans un couloir pourri d’une rue pourrie contemplant mes Cahiers du cinéma avec le visage de John Cassavetes, déchiquetés par les débris d’une bombe de 80 mm en forme de fleur, à moitié rouillée… Je n’avais que 15 ans, mais déjà dans mon petit crâne d’ado écervelé et boutonneux, je les avais mis dans un même sac de jute, celui que transporte péniblement Fernando Rey dans Cet obscur objet du désir, un sac vide et lourd, signe d’impuissance pitoyablement mélancolique. Et vous me parlez de perdition ? Je vous parle du petit marchand qui vous sourit en vous rendant la petite monnaie, du petit pharmacien qui s’enquiert de la santé de votre bébé qu’il connaît à peine, de l’infirmière sous-payée qui s’occupe tendrement de vos parents sans attendre grand-chose en retour, de l’inconnu tout droit sorti d’une chanson de Brassens, dans un village inconnu qui partage son pain, juste parce qu’il faut partager.

Reggiani : « Ma fille, mon enfant, je vois venir le temps où tu vas me quitter », tu peux partir, « ton cœur va changer de pays », mais n’oublie pas que ton âme se trouve quelque part dans une terre perdue, irriguée par les larmes des mères inconsolables de perdre une branche, et quelques fruits tristement réjouis d’embrasser un nouveau monde plein de promesses.

Partir est un choix, ce n’est pas une révolte, c’est un choix de confort, mais un choix que certains n’ont même pas le choix de prendre… Et puis il restera toujours quelques personnes qui auront envie de rester, juste par fidélité aux marchand, pharmacien, infirmière, médecin qui leur auront donné un peu de réconfort dans le désespoir ambiant… Avec, bien sûr, un rire au coin des yeux.

*Film de Marguerite Duras

Marc Krikor KALOUSTIAN

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Vous voulez partir ? Partez ! C’est votre liberté, c’est notre liberté, la seule qui nous reste, me diriez-vous! C’est un choix délibéré, presque existentialiste, du moins un choix de vie parfaitement légitime ! Mais je ne crois pas un instant que partir est un choix politique, sauf parfois pour revenir comme un de Gaulle. Je ne crois pas que l’on parte parce que la corruption...

commentaires (0)

Commentaires (0)