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Nos Lecteurs ont la Parole

Les silos de mon port

Beyrouth a littéralement explosé en son cœur.

Ce grand bâtiment blanc devant le port, vu et revu dans les vidéos du tragique événement, avait toujours intrigué l’enfant que j’étais, grandissant dans cette ville troublée. Mon père m’expliqua un jour que ce n’étaient que des silos à blé. Construits du temps béni où ce port était le plus important de la Méditerranée orientale et qu’il desservait tout l’hinterland arabe, accueillant des navires du monde entier. Notre ville et sa rade bien abritée incarnaient alors l’image de ce Liban prospère, ouvert sur le monde. Pendant la guerre, la route pour sortir de Beyrouth est longeait ce port. La silhouette imposante de ses silos donnait à ma ville une allure de cité presque normale, me faisant oublier qu’elle était divisée en deux, constamment bombardée, plusieurs fois détruite et occupée.

Le 4 août 2020, j’ai revu donc ce bâtiment et le port entier voler en éclats sur mon écran de téléphone. Une explosion dantesque qui emporta tout et détruisit ma ville natale en quelques secondes. Et de cette Amérique où je vis, j’ai versé une larme sur ces bons vieux silos qui avaient pourtant bien résisté aux guerres et au temps. Ils étaient comme un ultime rempart aujourd’hui effondré face à la barbarie, la négligence et la faillite d’un État. Tout comme les rares vieux immeubles et maisons du XIXe siècle qui survivaient encore dans nos quartiers surplombant le port. Ces reliques mal aimées d’un passé plus glorieux – on les abattait déjà bêtement ou les encerclait de gratte-ciel immondes –, cette explosion les a achevées. Nues, sans fenêtres ni leurs tuiles rouges, elles s’avouent vaincues, elles expirent. Je pense surtout à mes amis qui se battent encore courageusement là pour maintenir un semblant de civilisation dans cet Orient revêche ; leurs bureaux ont été dévastés, leurs appartements aussi. Le souffle de l’explosion les a meurtris, il a blessé leurs parents qui connaissaient le Liban d’avant et que cette ville aurait dû choyer.

En France, le 4 août 1789 était la date où les privilèges de la noblesse furent abolis. Espérons que pour le Liban, le 4 août 2020 sonne le glas de l’incompétence des responsables, de l’incurie des dirigeants et du laisser-aller meurtrier. Que l’hydre infâme qui nous dirige meure enfin de son propre poison.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Beyrouth a littéralement explosé en son cœur.

Ce grand bâtiment blanc devant le port, vu et revu dans les vidéos du tragique événement, avait toujours intrigué l’enfant que j’étais, grandissant dans cette ville troublée. Mon père m’expliqua un jour que ce n’étaient que des silos à blé. Construits du temps béni où ce port était le plus important de la...

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