Le point de vue de...

Un monde désenchanté

Un monde désenchanté

© Natalie Keyssar

Max Weber a fait de l’histoire de l’Occident moderne celle du « désenchantement du monde », de la sortie du monde magique de la religion, caractérisée par la disparition de la croyance irrationnelle dans l’action de Dieu dans le monde, ainsi que de l’influence de la religion sur la société et l’État. Pour Nietzche, la mort de Dieu signifie que tout ce qui avait fourni précédemment un sens à l’être humain avait disparu. Et pour Emmanuel Todd, la mort de la religion permet la naissance de l’idéologie. « Le déclin du christianisme en Europe amena l’essor des idéologies : Révolution française, libéralisme, social-démocratie, communisme, fascisme, national-socialisme… Les métaphysiques sociales se substituent aux métaphysiques religieuses (…). Puis à leur tour la plupart des systèmes idéologiques européens sont touchés par une inexorable mécanique de décomposition (…). L’Europe de l’an 2000 est un espace d’incrédulité religieuse et idéologique. »

Le déclin du nationalisme ou plutôt l’apparition en Europe d’un nationalisme apaisé a suscité un nouveau courant historiographique qui, au nom de l’objectivité, prône une approche remettant en question une vision nationaliste de l’histoire et l’écriture d’un roman national où les événements sont présentés selon plusieurs points de vue parfois opposés. Entre autres exemples, l’histoire des colonisations est présentée à la fois du point de vue des colonisateurs et des colonisés. Cette approche s’inscrit dans « l’air du temps » caractérisé par le relativisme où parmi ses manifestations ce n’est plus son héritage et son identité que l’Europe met en avant, ce sont ses valeurs de respects de tolérance et d’ouverture, au risque de voir les fondements de sa civilisation menacés par les migrants.

Le vide de sens et l’effondrement de la morale religieuses au sein des sociétés libérales postmodernes se traduit par un individualisme, un hédonisme, une permissivité, et un matérialisme qui exercent un effet corrosif sur les valeurs qui fondaient la vie familiale et en société. Le degré de moralité de la vie politique n’a pas beaucoup changé depuis le célèbre « ô tempora ô mores » de Cicéron. La croyance que le progrès matériel et des connaissances allait entraîner un progrès moral de l’humanité, a fait place à un scepticisme croissant. Nous sommes en train de causer des dommages irréparables à notre environnement. Et malgré les efforts louables des conférences successives sur le climat, la communauté internationale peine à trouver une réponse collective à ce qui représente sans doute un des plus grands défis globaux auquel fait face l’humanité. Impuissance qui est un des exemples de ce qu’Amine Maalouf a appelé « le dérèglement du monde », titre de l’un de ses ouvrages. La mondialisation libérale, loin d’être « heureuse », a creusé les inégalités, remisant au placard l’utopie d’égalité et de fraternité.

Mais la prédiction du triomphe final de l’économie de marché et de la démocratie libérale théorisée par Francis Fukuyama dans La Fin de l’histoire et le dernier homme est loin de refléter la réalité. En Occident le néolibéralisme économique est de plus en plus contesté, tandis que les succès économiques de la Chine montrent qu’un système autoritaire peut être aussi performant qu’un système démocratique. Mais là n’est pas le principal démenti de la théorie de Fukuyama. L’affrontement idéologique entre le capitalisme et le communisme a été remplacé par celui entre l’Occident et l’islamisme, d’une part, et entre musulmans radicaux et modérés d’autre part. Et la montée de l’islamisme succédant à une tendance à la sécularisation de la plupart des sociétés et des États majoritairement musulmans montre trois choses : que le cours de l’histoire n’est pas linéaire ; que le « désenchantement du monde » ne concerne pas ces sociétés : et que la théorie auto réalisatrice du « choc des civilisations » reflète sans doute mieux la réalité du monde d’aujourd’hui que celle de la « fin de l’histoire ».

L’on assiste partout à une montée des crispations identitaires à caractère ethnique ou religieux qui compromet le vivre ensemble au sein des sociétés. La montée de l’islamisme radical se traduit par un regain d’anti-occidentalisme. L’islamophobie et la haine des jihadistes envers les « croisés et les juifs » se nourrissent mutuellement. La chute de l’Union soviétique n’a pas mis fin à la guerre froide, du moins dans l’esprit des néoconservateurs américains. Le rêve européen a été enterré par la bureaucratie bruxelloise et la montée des égoïsmes nationaux. Avec la fin des trente glorieuses, les Européens ne croient plus qu’ils vivront mieux que leurs parents et moins bien que leurs enfants. Mais leur sort est infiniment plus enviable que celui du monde arabo-musulman qu’avait bien décrit Samir Kassir dans Considérations sur le malheur arabe : « Alors que l’Asie est en voie de rattraper son retard économique et technologique sur l’Occident et que la plupart des pays d’Amérique latine se sont converti à la démocratie, le monde arabe est, écrivait-il, la région de la planète où, à l’exception de l’Afrique subsaharienne, l’homme d’aujourd’hui a le moins de chance de s’épanouir. »


Max Weber a fait de l’histoire de l’Occident moderne celle du « désenchantement du monde », de la sortie du monde magique de la religion, caractérisée par la disparition de la croyance irrationnelle dans l’action de Dieu dans le monde, ainsi que de l’influence de la religion sur la société et l’État. Pour Nietzche, la mort de Dieu signifie que tout ce qui avait fourni...

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