De prime abord, il n’y a rien de plus ordinaire que l’argent. Il fait partie intégrante de notre quotidien. On l’utilise instinctivement sans trop se poser de question sur son utilité au sens large du terme. Pourtant, à y regarder de plus près, l’argent est une invention ingénieuse de l’homme. Il a trois fonctions principales. Premièrement, c’est une unité de compte qui permet de mesurer et de comparer efficacement la valeur relative des biens et des services hétérogènes. Deuxièmement, c’est un instrument qui facilite les échanges entre les acheteurs et les vendeurs pour garantir le bon fonctionnement du marché. Troisièmement, c’est une réserve de valeur qui permet de stocker la richesse accumulée et de transférer le pouvoir d’achat à une date ultérieure.
Cependant, l’économiste le plus influent de l’histoire contemporaine, John Maynard Keynes, affirme que l’argent cache une réalité complexe et sournoise, à savoir l’amour que porte l’homme à l’argent et ses conséquences sur la condition humaine. Keynes évoque l’amour de l’argent en ces termes : « L’amour de l’argent en tant que possession – par opposition à l’amour de l’argent comme moyen de profiter vraiment de la vie – sera reconnue pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une passion morbide plutôt répugnante, une propension semi-criminelle et semi-pathologique, que la victime confie en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales… Un jour, l’homme réalisera cette absurdité et sera enfin libre de cette contrainte. » Dans le paragraphe susmentionné, Keynes suggère implicitement qu’il faut tout simplement savoir faire bon usage de l’argent.
En l’occurrence, l’argent est une source de misère s’il empêche l’homme de profiter vraiment de la vie. Ce thème que l’argent est un obstacle au bonheur fut évoqué par Jean de La Fontaine au XVIIe siècle dans sa fable Le Savetier et le Financier. Pour rappel, un pauvre savetier vivait sereinement. Il chantait gaiement du matin jusqu’au soir. Par contre, son voisin le financier était un homme anxieux qui dormait peu les nuits. Ses rares moments de sommeillement durant la journée étaient perturbés pas les chants impromptus et importuns du savetier. Alors le financier convoqua le savetier et lui donna cent écus d’or pour s’en servir au besoin. En prenant cet argent, le savetier devint anxieux à son tour et donc perdit sa voix, sa joie et son sommeil. Finalement, le savetier réalisa l’absurdité de la situation. Il voulut se libérer de cette contrainte. Il courut donc chez le financier pour lui dire : « Rendez-moi mes chansons et mon somme, et reprenez vos cent écus. »
En outre d’être un possible obstacle au bonheur, Keynes affirme que la passion maladive et démesurée de l’argent peut entraîner une attitude répugnante et un comportement agressif chez l’homme. Cette réflexion s’inscrit dans le sillage des grands philosophes de l’Antiquité qui suggèrent que l’argent est une menace pour l’humanité. Platon prend en exemple un aubergiste qui, dans un lieu désert, traite les voyageurs de passage comme des prisonniers de guerre et dont la liberté est conditionnée par des rançons exorbitantes et inexpiables.
Dans cette même optique, prenons en exemple beaucoup de nos dirigeants au Liban. Ils consacrent l’intégralité de leur temps à la pratique perpétuelle et ininterrompue de la politique de jour comme de nuit, de beau temps comme de mauvais temps. Cette pratique se transmet aussi de génération en génération. Cet accro disproportionné à la fonction politique serait-il le fruit d’un désir ardent d’être un serviteur honorable et altruiste au service du public ? Ou bien cet acharnement démesuré à la fonction politique serait-il activé par un désir sournois de dilapider allègrement la richesse du public ? Hélas, nous connaissons tous la triste réalité. Les dirigeants veulent, encore et toujours, arborer vaniteusement une corne d’abondance jusqu’à l’infini. Rien n’assouvit leur faim de l’argent et du pouvoir. Ils ont un insatiable appétit. Ils sont corrompus jusqu’à la moelle des os.
En somme, l’enseignement de Keynes se résume en quelques mots : l’argent peut embellir l’homme et le rendre heureux. Il peut tout aussi bien l’enlaidir et le rendre miséreux. Si nous appliquons cette maxime dans le contexte du Liban, nous pouvons affirmer avec certitude que la grande majorité de nos dirigeants sont des hommes miséreux d’une laideur répugnante.
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