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RENCONTRE

Selim Mawad : Affamés et frustrés, les Libanais pris en otage sont en révolte et non en révolution...

L’artiste, qui expose à la galerie Janine Rubeiz ses images animalières au symbolisme troublant, est un fervent activiste – ou « artiviste » – qui se bat pour faire passer un message : celui d’une idéologie politique et l’établissement d’un état civil. Rencontre avec un intrépide contestataire pour recueillir des fragments d’un discours révolutionnaire...

Selim Mawad : Affamés et frustrés, les Libanais pris en otage sont en révolte et non en révolution...

Selim Mawad. Photo Christopher Baaklini

Zghortiote de souche né à Sydney (Australie), Selim Mawad bataille ferme pour l’orthographe de son nom. « Mon nom s’écrit Mawad et non Moawad comme feu son proche parent, le président René Moawad (assassiné en 1989) », annonce-t-il d’emblée, comme pour marquer son territoire et son identité. Les traits taillés à la serpe et le teint basané, la silhouette svelte, les mains, le pantalon et les godasses éclaboussés de peinture, Selim Mawad arbore à 47 ans une barbe poivre et sel fournie et des cheveux noirs de jais en bataille. Le verbe, d’une grande érudition, entre culture et critique sociopolitique, est d’une brutale franchise. « Je ne suis pas marié », clame-t-il tout de go en riant comme un adolescent fier de ses incartades, ajoutant : « Je me bats contre tout ce qui est conventionnel, conservateur, judéo-chrétien et religieux. Je suis athée à fond » et en guerre contre « les démocraties branlantes et des États sclérosés et pourris ». Droit dans ses bottes, voilà qu’il se positionne sur l’échiquier sociopolitique. Mais attention, l’artiste, parfaitement épicurien, précise : « J’adore en revanche ce qui est traditionnel, c’est-à-dire le kebbé et l’arak. »

Selim Mawad, « Collective Catharsis », 2019, acrylique sur bois de palette, 92 x 130 cm.


Combattant impavide

Rentré de la lointaine Australie en 1975 avec sa famille, au moment où les armes avaient une singulière et meurtrière éloquence, Selim Mawad entreprend des études d’architecture à l’ALBA. « Mais je n’ai jamais professé ni pratiqué cette discipline », confie-t-il, avant d’enchaîner : « J’ai fait du volontariat à la Fondation Moawad et j’ai réalisé que je travaillais pour un système féodal… »

Pour défendre, bec et ongles, les valeurs des droits universels de l’homme qui le hantent et l’animent, Selim Mawad porte son bâton de pèlerin et affûte ses armes de soldat pour la liberté et la dignité, c’est-à-dire ses tubes de peinture, ses pinceaux, ses brosses, ses croquis, ses images animalières au symbolisme troublant, mais aussi son verbe et ses vocables qui résonnent comme un coup de matraque. Il traverse, en combattant impavide, les pays à conflits ouverts ou camouflés. De l’Orient (Liban), à l’Amérique latine (Guatemala), en passant par l’Afrique (Rwanda, Congo, Burundi, la Libye et ses violences contre les migrants) et plus loin encore, le Cambodge… Une lutte acharnée et sans merci d’un activiste pour « restaurer l’espoir, la dignité, faire échec aux abus de pouvoir, empêcher l’écrasement des classes sociales défavorisées, surtout trier le vrai du faux et démasquer les imposteurs », énumère-t-il. Car Selim Mawad réfute, du bout des lèvres, d’être qualifié d’artiste et revendique avec véhémence sa place « de militant, pas seulement d’activiste ». Il ne décolère pas devant l’égocentrisme de l’être humain et la surestimation de soi… Positif dans la vie, il dit n’avoir d’autre intérêt que la lutte, « en toute transparence et pureté, à contre-courant d’un monde farci de mensonges, de faux-semblant, de sournois confessionnalisme, d’affairisme, de pouvoir retors et de manipulation de toutes obédiences ».

« Nous sommes en révolte et non en révolution, précise-t-il. Maintenant, la majorité des gens au Liban, affamés et frustrés, sont à nouveau pris en otage. »

Les propos à bâtons rompus de l’artiste sont le cœur battant de ses œuvres exposées à la galerie Janine Rubeiz sous l’intitulé « Kan ya ma kan thaoura » (Il était une fois une révolution). Vingt œuvres à l’acrylique et mixed medias sur des supports en palettes de bois ou métal, à l’expressionnisme tourmenté, agressif, primitif et instinctif, s’offrent au regard du visiteur.

Des œuvres à dimensions variables qui ressemblent aux rues bouillonnantes de cris, de vociférations, d’invectives, de désespoir, de poings levés, de misère étalée au grand jour, de hurlements jaillis des entrailles, d’indomptable ire populaire lors des mouvements de contestation depuis octobre 2019. « Je vomis sur la toile, ou le support, ce que je ressens de remous intérieurs comme des vagues démontées et incontrôlables. Je suis ignorant des écoles de style, de dessins ou de peinture. Même si on me dit que mes taureaux baignent dans des atmosphères et contours à la Picasso… »

Commentant ce qui dérape ou s’impose par les agissements autoritaires de gouvernements véreux, policés et dirigistes, l’artiste déclare : « L’art de la rue doit être consommé par la rue tout comme les politiciens doivent être consommés par la rue : c’est cela la colère des manifestants… »

Conçus et exécutés entre 2014-2020, ses tableaux aux couleurs intenses, savamment criardes ou sombres, cernés de traits vaguement fauvistes, aux personnages impressionnants et massifs, échappés à la mythologie la plus barbare ou la plus raffinée (minotaure cornu et couillu, antilope à l’élongation de dialoguiste, taureaux aux cuisses robustes et narines fumantes et aux charges aveugles et incendiaires) sont un message frontal. Et une vision évidente comme un coup de poing au visage pour débattre des imparables (et irréparables !) faillites gouvernementales et sociétales. Il y a là une indiscutable volonté de liberté, de libération, d’affranchissement, d’émancipation, d’indignation et d’insoumission.

À la fois volubiles et d’une force dissuasive, les toiles de Mawad interpellent, sans jamais oublier, de par leur composition ou l’aplat nerveux et têtu de la peinture, le sens du frisson esthétique, de l’harmonie, de la caresse du pinceau et de la sensualité d’un rituel païen.

Qu’est-ce qui inspire cet artiste en prise avec le labyrinthe et les dérives politiques, féru des écrits de Slavoj Zizek, philosophe marxiste influencé par la psychanalyse lacanienne ? Artiste éternellement insatisfait qui dénonce le diabolisme machiavélique du pouvoir, Selim Mawad est inspiré par le dégoût, la tristesse, la frustration, l’impunité, l’ironie et le cynisme. Tout cela transparaît dans son verbe qu’il manipule comme un revolver chargé et qu’il transmet d’ailleurs en images-chocs dans ses toiles. Comme ce portrait de son père, ardent défenseur de sa terre natale ; cette mitraillette à la légitimité de double tranchant, prête à cracher ses

balles ; ou encore cet oiseau au long bec crochu avec un regard de rapace apeuré. Sans oublier ces écrits en arabe : « La révolution d’octobre 2019, une séance de thérapie collective », le ton est vite perçu. Encore plus explicite et d’une brûlante actualité, cette série de sept tableaux rangés sur le mur comme une histoire à décrypter. Intitulée Dabké, au double sens (dans sa version arabe) de danse folklorique et de rage de bataille, l’essence de la revendication humaine et sociale, devant les écarts de justice, éclate au regard du spectateur…

Tout est art ici, même si la dimension politique l’emporte. Une exposition vengeresse, parfaitement dans l’air sulfureux et délétère du temps. Et qui s’érige en un livre ouvert, avec ces images nées des clashs de la rue et des irritantes gabegies du pouvoir qui s’affrontent en un fracas d’assourdissant. Par-delà toute cette anarchie et ce chaos, le droit à la vie est primordial et Selim Mawad, artiste et militant, le dit en toute simplicité, avec superbe et sans détour.

Galerie Janine Rubeiz

« Kan ya ma kan thaoura » (Il était une fois une révolution) de Selim Mawad se prolonge jusqu’à fin juillet. Horaires d’ouverture : de mardi à vendredi de 10h à 18 h.


Zghortiote de souche né à Sydney (Australie), Selim Mawad bataille ferme pour l’orthographe de son nom. « Mon nom s’écrit Mawad et non Moawad comme feu son proche parent, le président René Moawad (assassiné en 1989) », annonce-t-il d’emblée, comme pour marquer son territoire et son identité. Les traits taillés à la serpe et le teint basané, la silhouette svelte,...

commentaires (1)

BRAVO ;J.P

Petmezakis Jacqueline

08 h 00, le 09 juillet 2020

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Commentaires (1)

  • BRAVO ;J.P

    Petmezakis Jacqueline

    08 h 00, le 09 juillet 2020