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Beyrouth insight

Anthony Nakhlé, des talons et du talent

En se consacrant à la « danse sur talons », le Libanais de 24 ans s’est non seulement forgé une carrière en béton, mais il a aussi, en un coup de talons, bousculé les codes du genre.

Anthony Nakhlé, des talons et du talent

Anthony Nakhlé, danseur sur talons. Photo Kareem Nakkach

Anthony Nakhlé est danseur. D’emblée, couché comme ça sur le papier, on pourrait croire qu’on a affaire à une énième destinée à la Billy Elliot. Celle d’un homme, de surcroît arabe, qui s’est courageusement aventuré sur les chemins de traverse d’une société qui ne cesse d’enfermer les filles dans leurs tutus roses et les garçons dans leur musculature enflée, et où l’on continue d’écouter des réflexions déplacées dès lors que ces stupides polarités sont inversées. Or Anthony Nakhlé n’est pas seulement un garçon qui danse terriblement bien, c’est aussi, surtout et avant tout un garçon qui danse sur des talons. Nul besoin de le rappeler, un garçon (arabe) qui s’empare des éléments de la féminité est un garçon qui brise un tabou d’envergure. Un garçon (arabe) qui, pour le coup, troque des baskets pour des stilettos et « bouge comme une fille », au vu et au su de tous, est un garçon qui se met réellement en danger, là où les règles du genre restent sacrées et les dissidents deviennent passibles de punition. Plus encore, un garçon (arabe) qui maîtrise aussi bien, voire mieux, les éléments de la féminité que la plupart des femmes – en l’occurrence parfaire une chorégraphie du tonnerre sur des talons hauts comme des falaises – est un garçon qui transforme le supposé blasphème en grand art. Voilà, par-delà son immense talent, pourquoi L’Orient-Le Jour consacre aujourd’hui cet article à Anthony Nakhlé.


Anthony Nakhlé, danseur sur talons. Photo Umut Deniz


Le support des parents

Revenons au début. Comme pour boucler la boucle subversive qui semble envelopper son parcours, le jeune homme pour qui, durant l’enfance, « rien n’était jamais suffisant, je voulais manger le monde, je voulais toujours plus et pas dans le sens matériel des choses », se souvient avoir improvisé sa première chorégraphie dans le salon familial, à l’occasion de… la première communion de son frère aîné. Pas de concert en cachette devant son miroir ou derrière son rideau de douche, donc. « En rentrant à la maison, après la cérémonie, je me suis mis à danser devant toute la famille sur une musique de Melhem Barakat. Mes mouvements étaient inspirés de ceux de la danse du ventre, et, étrangement, maintenant que j’y repense, mes parents avaient trouvé ça génial », rit-il presque avec une infinie gratitude envers ses parents qui ont fait bouclier contre les qu’en-dira-t-on et lui ont prodigué un support infaillible. D’ailleurs, contre toute attente, c’est son père, accessoirement professeur de sport, qui, après avoir décelé en son fils un talent, du potentiel, des possibilités, « me traînait presque de force à mes cours de danse. Il voyait quelque chose en moi. Pour moi, c’était presque banal, je ne me rendais pas compte de mon talent », se souvient celui qui, du haut de ses huit ans, retiendra l’attention de la compagnie de danse Caracalla au sein de laquelle, pendant 7 ans, il fera fleurir son talent en s’essayant à une pléiade de styles, du jazz au hip-hop en passant par le ballet ou ce qu’on appelle le style Caracalla. À cette école où il détonne, on le pousse à postuler pour le casting du spectacle Don Quichotte que les frères Rahbani organisaient au Festival de Byblos. Nakhlé n’a que 15 ans quand il décroche ce rôle qui le propulse sur le devant de la scène et rencontre un tel succès qu’on se l’arrache dans des vidéoclips d’artistes régionaux, mais aussi pour officier dans des mariages et autres événements dont il avoue avoir vite fait le tour.

La scène, une explosion

À 20 ans, il s’envole à l’improviste vers le International Visa Program au Broadway Dance Center de New York. Dans ses bagages, il n’emporte que son talent et une petite somme d’argent qui ne lui permet même pas de joindre les deux bouts dans la Grande Pomme. Et de confier : « La danse était mon seul refuge. C’était très dur. J’étais dans un trou noir. » Cela dit, et comme si la chance s’était blottie au creux de sa poche, l’un de ses professeurs, le célèbre danseur et chorégraphe français Yanis Marshall, remarque le jeune Libanais et le prend sous son aile. Au cours de leurs voyages à Tokyo, Taïwan ou en Australie, la scène provoque un véritable choc en Nakhlé. « C’est un sentiment étrange, hélas difficile à expliquer, qui s’empare de moi dès lors que je grimpe sur une scène, que ce soit devant 10 ou mille personnes. Comme si quelque chose allait exploser en moi, comme si j’allais exploser », décrit-il. Mais surtout, sur les pas de son mentor, il décide, à 21 ans seulement, de faire sauter la cloison de béton qui sépare les genres en se consacrant à la danse sur talons. « Dès que je mets des talons, je me sens puissant », dit-il. Cette puissance-là, elle émane essentiellement de la faculté qu’a Anthony Nakhlé de croiser, dans son propre corps, plusieurs personnages : un danseur au corps parfaitement accordé, un imparable chorégraphe aux mouvements à la fois sulfureux et sportifs, et une sublime créature explosive hissée sur des jambes de gazelle.

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« L’idée de briser les règles me plaît énormément, si toutefois cela se fait dans la subtilité. C’est sans doute pourquoi, j’ai choisi de mêler le féminin et le masculin plutôt que de choisir l’un ou l’autre. En fait, je suis simplement en parfaite harmonie avec mes envies et mes sentiments », confirme-t-il. Ainsi, à la faveur de son compte Instagram auquel affluent les abonnés par dizaines de milliers, le Liban, le Moyen-Orient, le monde entier découvrent ce danseur barbu, tatoué et talonné, les fesses bombées et une musculature d’athlète, lui qui se fiche pas mal de brouiller les pistes entre féminin et masculin, et n’hésite pas à pousser l’art de la subversion à un degré de perfection inouïe.

Partout où il va, New York, Los Angeles, Tokyo, Taïwan, Australie, Shanghai, Pékin, mais aussi à travers une tournée européenne (stoppée en début d’année à cause de la pandémie), que ce soit pour des ateliers ou des représentations, le danseur à talons met le feu aux codes. Il va même jusqu’à intégrer la troupe du Cirque du Soleil pour le spectacle Zumanity à Las Vegas et assiste Yanis Marshall dans la production de Deadpool avec Céline Dion et Ryan Reynolds. Ce qu’a réussi Anthony Nakhlé est sans précédent. Aujourd’hui, coincé au Liban à cause des restrictions de voyages liées à la pandémie, il consacre la majeure partie de son temps à des cours de danse où les listes d’attente ne font que gonfler. Il espère que plus de garçons rejoindront ses classes. Et que ces derniers, comme lui, avec lui, du haut de leurs talons, écraseront ensemble les vestiges d’une société patriarcale sclérosée…


Anthony Nakhlé est danseur. D’emblée, couché comme ça sur le papier, on pourrait croire qu’on a affaire à une énième destinée à la Billy Elliot. Celle d’un homme, de surcroît arabe, qui s’est courageusement aventuré sur les chemins de traverse d’une société qui ne cesse d’enfermer les filles dans leurs tutus roses et les garçons dans leur musculature enflée, et où...

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O tempora O mores...

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23 h 38, le 09 juillet 2020

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  • O tempora O mores...

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    23 h 38, le 09 juillet 2020