ENTRETIEN

Alaa el-Aswany, des mots aux maux

Alaa el-Aswany, des mots aux maux

© Marc Melki

Alors qu’il était en France pour une résidence d’écrivain en février dernier, Alaa el-Aswany avait planifié une tournée de signatures et de rencontres littéraires dans plusieurs villes européennes. La pandémie mondiale en a décidé autrement, et l’auteur du roman J’ai couru vers le Nil (Actes Sud, 2018), vaste fresque romanesque autour de la révolution égyptienne, s’est retrouvé confiné à Marseille, puis à Arles. Avant son retour à New York, où il enseigne la création littéraire dans plusieurs universités, l’auteur évoque son nouvel ouvrage Le Syndrome de la dictature (Actes Sud, 2020), traduit par Gilles Gauthier. D’une voix sonore qui ponctue sa phrase dense, il présente son texte, qu’il a dû dissimuler sur une clé USB dans sa trousse de toilette lors de son dernier voyage en Égypte, pour ne pas être inquiété par le tribunal militaire. La dimension anecdotique de cet épisode, qu’il relate dans les premières lignes de son ouvrage, révèle la proximité de l’écrivain avec le système dictatorial, qu’il se propose d’analyser sous un angle médical. « La dictature constitue donc la relation maladive entre un chef d’État et son peuple, et les symptômes de la dictature se manifestent de la même façon à travers tous les mécanismes de l’autoritarisme. »

Le lecteur suit le parcours réflexif analytique de l’écrivain, qui analyse les cas, les différents terrains favorables, les complications possibles, les ressorts et les remèdes d’une dictature, à travers un discours rythmé, plaisant et profond, qui articule l’analyse macro et micro-historique avec habileté, invitant son lecteur à ne jamais renoncer à ses rêves.

Le Syndrome de la dictature est né d’un projet d’entretien qui a évolué vers la rédaction d’un essai. En quoi cette métamorphose générique traduit-elle la dimension sensible et insaisissable du propos de votre livre ?

En Angleterre, mes œuvres sont publiées dans cinq maisons d’édition, dont l’une est dirigée par Barbara Schwepcke, qui m’a proposé de réaliser un long entretien avec elle. Après quelques séances de discussion, mes idées s’étoffaient et j’ai souhaité écrire un livre où je présenterais la dictature comme une maladie, avec ses symptômes, ses complications, ses effets secondaires... Il me semble essentiel de comprendre et d’expliquer comment fonctionne une dictature, cela ne concerne pas seulement les pays du tiers-monde : l’extrême-droite est arrivée au pouvoir, ou a pu s’en rapprocher, dans certaines démocraties occidentales, tentant d’annuler le système démocratique et de monopoliser le pouvoir.

Dans votre démarche, ne retrouve-t-on pas à la fois le scientifique que vous êtes, le journaliste engagé et témoin de son temps, et le romancier et son génie du récit ?

Je n’ai jamais senti que mes métiers étaient éloignés les uns des autres. La médecine et la littérature traitent du même sujet : la douleur humaine. Le médecin essaie de comprendre la douleur humaine pour la guérir, et le romancier tente de décrire la douleur pour qu’on comprenne comment les autres souffrent. Le Syndrome de la dictature alterne une analyse générale et des cas plus précis. Les mêmes questions ressortent : comment la dictature peut-elle arriver au pouvoir ? Pourquoi les gens l’acceptent-ils à une certaine époque, et la refusent-ils ailleurs ? Je cite par exemple le cas de Nasser, qui a perdu de manière misérable la guerre de 1967, et pourtant les gens ont manifesté pour qu’il reste, malgré sa responsabilité dans la défaite et les mensonges proférés au début du conflit, faisant croire à toute la population égyptienne que le pays était vainqueur !

Votre livre traite du concept de dictature d’un point de vue transnational ; pensez-vous néanmoins que le monde arabe est marqué par cette « coutume de l’asservissement », que vous évoquez dans votre ouvrage ?

Après l’indépendance, plusieurs pays sont tombés dans la dictature, pour des raisons très différentes, car tous les pays arabes n’ont pas le même parcours. En Égypte, on avait un projet libéral et démocratique, au-delà de la lutte contre le colonialisme anglais. Mais dès que les militaires sont arrivés au pouvoir en 1952, ils ont annulé le système politique qui existait dans le pays. Ce n’était pas le cas dans les pays du Golfe, dont le fonctionnement est tribal. Aujourd’hui encore, ces pays sont des royaumes, et le roi est considéré comme un chef de tribu, antérieur à l’idée d’État.

Islamistes et dictateurs sont de bons amis en revanche, et ils ont besoin les uns des autres. En Égypte, depuis 1952, nous sommes coincés entre le fascisme religieux et le fascisme militaire. Ils ont beaucoup en commun, et ce qui les oppose est un conflit de pouvoir, pas un conflit d’idées. À ce sujet, j’ai également tenté de clarifier la différence entre musulman et islamiste, trop souvent ignorée. Alors qu’un musulman, comme un juif ou un chrétien, envisage la religion comme une manière de trouver des valeurs humaines, un islamiste se construit sur une idéologie de la guerre, qui tend à installer un État islamique pour dominer le monde. Malheureusement, les musulmans sont souvent doublement victimes, par les islamistes d’une part, qui les considèrent hérétiques, et par certaines tendances discriminatoires, qui les voient comme des terroristes potentiels.

Vous décrivez bien comment la duplicité propre à la dictature gangrène peu à peu tous les niveaux de la société, où se développe une « contradiction entre le mot et l’acte, entre l’hypothétique et le réalisable, entre la forme et le contenu ». Comment s’opère ce glissement vers le mensonge généralisé ?

Imaginez qu’à l’école on vous demande d’écrire une rédaction sur un grand leader, quel qu’il soit, alors que vous savez que c’est un criminel qui utilise la torture. Vous apprenez alors très tôt que vous ne devez pas dire ce que vous pensez, mais ce qui est permis. On est infecté par la maladie de la dictature, même dans notre vie privée.

Une des complications de cette maladie est que le sens du collectif disparaît : le « bon citoyen », dont je dresse le portait dans mon texte, vit dans sa bulle, centré sur sa famille, son travail et son argent. Finalement, dans une dictature, on a trois options : devenir corrompu, s’isoler, ou émigrer.

Vous parlez du rôle fondamental des écrivains dans les dictatures, où ils sont souvent considérés comme gênants. Comment vivez-vous votre situation actuelle, qui vous fait craindre sans cesse les poursuites du tribunal militaire ?

C’est le prix à payer pour mon écriture, pour mes idées et mes prises de position. Je savais que je prenais ce risque-là, je connais d’autres écrivains qui sont aujourd’hui en prison : être écrivain ne se limite pas au plaisir d’être célèbre et à la gloire. Mais je suis soutenu par mes lecteurs, mes livres sont lus dans une centaine de pays, et je suis traduit en trente-sept langues, c’est le plus beau soutien possible. J’écris un article hebdomadaire sur le site de la radio allemande. Chaque semaine, je propose également des vidéos où je peux développer mes idées ; elles sont très suivies en Égypte et dans tout le monde arabe.

Pensez-vous que le contexte de pandémie mondiale actuel peut être utilisé comme un outil supplémentaire pour assujettir les peuples, faisant notamment ressortir la notion de complot ?

En Égypte, le contexte est catastrophique, le régime n’a pas été capable de gérer la crise sanitaire de manière responsable, et ils ont menti au peuple, comme dans de nombreuses dictatures. Que sait-on de ce qu’il s’est vraiment passé en Chine ou en Iran par exemple ? Rien. Les dictatures sont construites sur le mensonge, et la pandémie en est un révélateur de plus.

Cette crise a également révélé les difficultés de l’Occident, où souvent les hôpitaux n’étaient pas suffisamment équipés pour accueillir tous les malades. Ces pays ont dépensé des budgets incroyables sur les armes : s’ils avaient dépensé le quart sur la santé, la situation aurait été bien meilleure.

La pandémie peut bien entendu être instrumentalisée : au cours de l’histoire moderne, aucun dictateur n’est arrivé au pouvoir sans parler de complot. Il désigne des ennemis, insiste sur le danger qui pèse sur le peuple et explique comment il va le protéger : il ne faut donc pas le critiquer, c’est un grand classique !

Vous proposez des solutions concrètes pour enrayer la dictature, comme le « scepticisme salutaire », aux accents voltairiens, ou le « développement d’une conscience assez vive pour résister au charisme ou à l’idolâtrie d’un leader ou d’une foi ». Votre texte vise-t-il à encourager la reprise de la révolution égyptienne, ainsi que les différents soulèvements qui ont éclos dans le monde arabe ces dernières années ?

J’ai participé à la révolution égyptienne de 2011, et je reste fidèle à ce mouvement ainsi qu’aux millions d’Égyptiens qui se sont révoltés, et qui ont payé le prix pour la démocratie et la liberté. Dans mon livre, j’explique que la dictature ne sera jamais la solution, qu’on ne peut pas s’y résigner. Comme le dit Einstein, il est incompréhensible que les gens répètent les mêmes erreurs, dans les mêmes conditions, en attendant des résultats différents.

L’histoire nous apprend que quand une révolution arrive, elle ne peut que continuer : c’est une conscience, une vision du monde, c’est un rêve. On peut tuer les gens mais on ne peut pas tuer les rêves. En Égypte, et les chiffres sont à peu près les mêmes dans le monde arabe, 60% de la population a moins de 40 ans, or ce sont les jeunes qui ont fait la révolution. D’ailleurs les ennemis de la dictature ne sont pas les islamistes, mais les jeunes révolutionnaires !

Le Syndrome de la dictature de Alaa el-Aswany, traduit de l’arabe par Gilles Gauthier, Actes Sud, 2020, 208 p.


Alors qu’il était en France pour une résidence d’écrivain en février dernier, Alaa el-Aswany avait planifié une tournée de signatures et de rencontres littéraires dans plusieurs villes européennes. La pandémie mondiale en a décidé autrement, et l’auteur du roman J’ai couru vers le Nil (Actes Sud, 2018), vaste fresque romanesque autour de la révolution égyptienne, s’est...

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