D.R.
Comment écrire un Dictionnaire amoureux au cœur d’une tragédie ? Et pourquoi en écrire un second, alors qu’un premier dictionnaire est déjà paru en 2010 ? Elias Sanbar a accepté ce défi, celui de se confronter à une guerre qui se poursuit, celui de tenter une analyse à chaud, sans recul, avec une pleine conscience de la vulnérabilité qu’il partage avec tous les siens, tous les Palestiniens, aux prises avec le génocide en cours. Néanmoins, une question le taraude alors qu’il travaille à ce second opus : est-il encore utile d’expliquer, de raconter ? Et la réponse s’impose à lui, encore et toujours : nul autre choix, nulle autre liberté que celle de continuer à se battre avec les moyens dont il dispose, se battre pour le Droit, avec l’indispensable majuscule qui se doit d’accompagner ce mot.
Ce volume est empreint de gravité. On devine l’exigence absolue de justesse, la nécessité de documenter avec précision, le parti pris de rigueur malgré l’émotion qui affleure. Néanmoins, Sanbar ne s’interdit pas la subjectivité qui accompagne nécessairement la démarche, ni par moments la légèreté ou l’humour. « À l’image de nos vies, en permanence sur une ligne-frontière très fine » où « légèreté et gravité sont depuis plus d’un siècle les traits dominants des enfants de cette terre particulière ». La lecture de ce dictionnaire est ainsi à la fois bienfaisante et instructive, douloureuse et par moments joyeuse.
Le livre se clôt sur une interrogation fondamentale : « Comment parler aujourd’hui ? (…) Comment en ces heures où notre disparition est à l’ordre du jour, tenir un discours qui ne consacre pas pour autant notre sortie forcée du paysage ? (…) Quel sera le futur ? Si tant est qu’il y en ait un. » Autant de questions brûlantes auxquelles nous avons tenté de répondre, quoique de façon imparfaite, au cours de notre entretien. La poésie de l’immense Darwich vient à notre secours pour conclure. « Nous serons un peuple si nous le voulons. » C’est le dernier poème qu’il a déclamé dans le théâtre romain d’Arles le 14 juillet 2008. Il est décédé moins d’un mois plus tard.
Vous avez publié en avril 2024 un texte dans la collection Tracts de Gallimard dans lequel vous écriviez que les Israéliens étaient en train de tuer toute tentative de réconciliation entre les deux peuples et que leur attitude était suicidaire. Nous sommes plus proches du désastre que de l’espoir, aviez-vous dit. Et aujourd’hui, en juillet 2026, qu’en est-il ?
Évidemment, les choses sont allées en s’aggravant. La course d’Israël contre le mur s’est enrichie d’une autre folie, celle du Liban et de la Syrie. Le délire de destruction israélien est sans limites, il y a chez eux une volonté de remodeler toute la région. Jamais depuis sa création Israël n’a tenté d’avoir des alliés, de construire avec ses voisins de véritables alliances. Il ne souhaite que des États inféodés, des voisins soumis, et même les USA ne sont pas vraiment perçus comme des alliés. Israël manifeste la même défiance vis-à-vis de tout le monde. Avec les pays voisins, Israël est passé de l’inféodation à la destruction et je ne serais pas étonné que la prochaine victime de cette politique soit la Jordanie. Michel Warschawski a publié en 2003 un ouvrage qui a pour titre À tombeau ouvert dans lequel il affirme qu’Israël se persuade que son existence est menacée et que par conséquent, tout lui est permis pour se défendre : on a le droit de tuer, de torturer, de détruire des quartiers entiers, de bombarder des zones d’habitations civiles.
Le deuxième facteur inquiétant est qu’Israël est extrêmement insatisfait de l’accord Iran-USA et que ces derniers, le sachant, leur ont donné un lot de consolation : le feu vert au Liban et en Syrie. Je doute donc beaucoup que l’accord qui se dessine soit bon pour le Liban. Ce qui se passe ressemble, comme deux gouttes d’eau, à ce qui s’est passé en 1991 à la suite des accords de Madrid. Israël s’arroge le double rôle de juge et d’examinateur pour évaluer si la partie adverse respecte les accords et cela lui permet de conclure qu’elle ne va pas appliquer les termes de l’accord qui lui incombent puisque la partie adverse ne fait pas ce à quoi elle s’est engagée. Les USA, ne voulant pas renoncer à ce qu’ils ont obtenu dans leur négociation avec l’Iran, ne feront pas pression sur Israël.
La reprise du dialogue est-elle encore possible dans ces conditions ?
Dialoguer est absolument nécessaire mais avec qui ? Avec l’actuel gouvernement israélien, c’est absolument impossible. La quasi-totalité des colons affirment qu’ils sont pour la paix mais bien évidemment, c’est une paix à leurs conditions et le dialogue n’est donc pas envisageable. Nous devons maintenir le dialogue avec les opposants à la politique menée par Israël aujourd’hui mais malheureusement, le nombre de ces opposants se réduit comme une peau de chagrin.
Je vous ai observé lors d’entretiens récents autour de votre dernier livre et je suis frappée par votre calme. Comment parvenez-vous à rester calme dans cette situation, à prendre la hauteur nécessaire ?
J’ai beaucoup appris de Yasser Arafat. Je me souviens d’une conversation que j’ai eue avec lui à Tunis. Il avait été violemment pris à partie, parfois insulté dans les médias, y compris par ceux de son propre camp. Hafez el-Assad voulait le liquider, il était menacé de toutes parts. Je lui ai demandé comment il parvenait à garder son calme dans cette tempête. Il m’a répondu : « Ne te trompe pas de combat. » Quand l’intérêt de mon peuple est en jeu, rien d’autre ne compte et je n’ai pas d’amour-propre.
Puisque vous évoquez Arafat, parlons de la manière dont l’OLP et son combat ont évolué, du nationalisme à la quête du droit. Vous avez souligné à diverses reprises que cette nécessaire évolution s’était opérée grâce à lui.
En effet, c’est une évolution qui s’est faite lentement et qui a demandé du temps et du travail. Au départ, la revendication fondamentale est celle d’un peuple de réfugiés qui veut rentrer chez lui, donc il s’agit d’un combat purement nationaliste, lui-même pris dans les courants qui traversent le monde de ces années-là. En 1969 commence au sein du mouvement palestinien une prise de conscience en vertu de laquelle il lui faut aller au-delà de cette revendication première et développer un programme qui lui soit propre. L’élaboration en sera lente mais aboutira à la mise au point d’un programme autour de deux piliers fondamentaux : la laïcité et la démocratie. Si la société n’est pas laïque et compte des citoyens appartenant aux trois grandes religions, l’État, lui, se doit d’être laïc et de garantir à tous ses citoyens liberté et égalité des droits et des devoirs. Ma génération a vingt ans et s’engouffre là-dedans ; la sphère nationaliste s’accommode de cette évolution vers les principes du droit. Nous sommes dans la lignée des travaux de Madeleine Rebérioux et du droit au Droit.
Y a-t-il encore de la place pour la nuance dans l’appréhension du conflit israélo-palestinien ?
Je crois personnellement que plus le conflit se durcit, plus nous avons besoin de maîtriser les distinctions et les nuances. Dans mon cas, cela résulte à la fois d’un choix personnel, d’une éthique et d’une conviction. Sinon, cela peut être très coûteux politiquement. En 1988 par exemple, la distinction entre les notions d’État et de patrie a permis de débloquer une situation qui semblait totalement dans l’impasse. Elle a permis de dire : nous pouvons accepter une solution à deux États sans renoncer à la conviction que la Palestine tout entière est et reste notre patrie.
Venons-en à ce deuxième Dictionnaire amoureux. Pourquoi un deuxième dictionnaire et en quoi diffère-t-il du premier ?
Je n’avais pas moi-même le projet d’une deuxième version. Mais l’éditeur m’a d’abord proposé de réviser mon dictionnaire, ce qui m’a semblé impossible tant la situation dans laquelle nous nous trouvions était nouvelle par rapport au moment où j’avais écrit la première version. C’est alors qu’il m’a dit : « Alors fais-en un autre ! » Ça a été un exercice très lourd affectivement et matériellement, parce que nous étions plongés dans le génocide : les nouvelles des destructions et des morts d’enfants me parvenaient tous les jours, je n’avais aucun recul par rapport aux événements. Mais n’étant pas sur le terrain, ne partageant pas les horreurs quotidiennes des habitants de Gaza, je me sentais privilégié et je me devais de faire quelque chose. Ce deuxième dictionnaire a été ma réponse face au carnage.
L’écriture de cet ouvrage s’est donc faite dans la douleur ?
Non, pas dans la douleur, plutôt dans la peine et la tristesse. Et dans la rage aussi.
Vous écrivez que ce dictionnaire, comme le précédent, est celui d’un « dépaysé ». Pouvez-vous revenir là-dessus ?
Bien évidemment, je n’utilise pas ce terme au sens habituel de ne pas se sentir chez soi lorsque l’on est hors de son pays. Je parle de ma condition, imposée dès le départ, de déplacé. Le noyau dur de l’affaire palestinienne, son nœud originel, c’est ce terrible jeu de chaises musicales au terme duquel les Juifs, rejetés par le monde, se retrouveront assis sur nos sièges alors que nous resterons debout ! Dans un film de Simone Bitton, Et la terre comme la langue, il y a une scène où Mahmoud Darwich est dans une voiture qui roule sur les routes de Cisjordanie et répète, comme pour lui-même : « Elle est simple, la Palestine, elle est simple. » Ce qui ne fut jamais simple, ce fut notre vécu. Notre dépaysement, c’est notre arrachement à ce terreau. Je ne me suis jamais senti dépaysé au Liban, je suis un dépaysé de la Palestine. Nous avons été forcés à vivre ailleurs que dans notre pays d’appartenance et nous sommes dans une situation d’invisibilité et d’absence en raison de cet arrachage.
Vous évoquez aussi votre quête éperdue du « voir », conséquence de votre exil alors que vous n’aviez que quatorze mois. Vous n’avez pas connu vos grands-parents paternels, décédés avant votre naissance, et vous n’avez jamais vu d’images d’eux, puisque vos parents sont partis en n’emportant que très peu de choses.
Oui, en effet, ces images invisibles, ces photographies familiales m’ont toujours terriblement manqué. D’où ma quête du voir et mes écrits obsédés de paysages effacés. Mais voir, qui est très différent de regarder, c’est avec Jean-Luc Godard – à qui j’ai été lié par une amitié de cinquante ans – que je l’ai appris. En le regardant tourner. Apprendre à voir est une gymnastique. Il existe une expression courante en arabe qui se réfère à ceux qui ne savent pas voir ; on dit qu’ils manquent de vision. Voir permet de distinguer, de capter les différences, de saisir les nuances.
Parlons un peu de l’urbicide, de ces guerres qui ne se contentent pas de tuer les hommes mais s’acharnent à détruire les lieux.
Le génocide aboutit souvent à l’urbicide : détruire ce qui rend la vie possible, les écoles, les hôpitaux, les cultures, les maisons, les puits… Au Vietnam, les Américains ont balancé des quantités incroyables de produits chimiques sur les terres agricoles pour rendre l’environnement proprement invivable. Israël fait de même en Palestine et à présent, au Liban. Le sentiment de l’irrémédiable est là.
Et pourtant, vous consacrez un chapitre au rire.
Oui, bien sûr, car nous rions tout le temps. Le rire exprime une sorte de puissance de vie. Et rire de soi est une forme supérieure, la forme la plus raffinée du rire. Jean-Luc Godard avait perçu cela d’entrée de jeu, comme nous étions nombreux à être portés par le rire, et il m’en avait fait la remarque en 1969 en Jordanie.
Pour finir, abordons la question du pardon, de la réconciliation, qui n’est pas traitée dans votre dictionnaire. Pensez-vous qu’elle n’y a pas sa place ?
Peut-être que le temps du pardon viendra plus tard. Mais aujourd’hui, le gros problème, c’est la haine. La haine est stérile, elle ne se nourrit que de haine, elle engendre de la haine en retour. Elle nous déshumanise. Moi, je n’ai pas de haine vis-à-vis des humains, mais le devoir de me battre contre mes adversaires.
Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine d’Elias Sanbar, Plon, 2026, 560 p.