L’Académie française a attribué en juin dernier le prix d’Académie 2026 au dernier ouvrage d’Agnès Cousson, professeur de littérature française à l’université Grenoble Alpes et spécialiste des écritures du for privé au XVIIe siècle. La monographie qui a été récompensée, Madame de Sablé (1599-1678). « Le lustre du siècle », constitue une étude aussi inédite que novatrice sur l’épistolière. Cousson se propose de la découvrir par une étude approfondie de l’ensemble de ses textes, au prisme du regard des contemporains et dans une mise en perspective de sa pensée avec l’histoire des idées, des sensibilités et des genres littéraires.
Agnès Cousson propose également une édition critique des Œuvres complètes de Madeleine de Souvré, marquise de Sablé, regroupant ses maximes, ses trois traités et sa correspondance, éclairant les différentes facettes d’une figure féminine intellectuelle qui a traversé le XVIIe siècle. On y retrouve les différents événements politiques et religieux qui ont secoué le siècle, mais aussi les courants littéraires et philosophiques de la période, ainsi qu’une propension à la connaissance de soi profondément moderne. Madame de Sablé est une femme de son temps, rompue aux discours de civilité et à l’analyse des comportements. La familiarité d’Agnès Cousson avec les textes de l’écrivaine permet de mettre en lumière sa conception de la littérature, les valeurs qui sous-tendent son geste d’autrice, mais aussi la personnalité d’une femme de l’Ancien Régime dont l’indépendance d’esprit et les analyses introspectives résonnent avec le lectorat contemporain.
Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez appris que votre travail était récompensé par l’Académie française ?
Ce fut une surprise. J’ai été à la fois fière et très heureuse de cette reconnaissance de la part de l’Académie française d’un travail de dix ans sur Madame de Sablé. C’est une femme d’Ancien Régime qui revêt une importance déterminante sur la scène culturelle et politique de son temps, mais dont l’image a souvent été caricaturée. Ainsi, Victor Cousin la remet à l’honneur dans un style hagiographique : il plébiscite la mondaine devenue dévote. Autrement, on a retenu uniquement la moraliste, avec les maximes, qui ont fait l’objet de comparaisons toujours dévalorisantes au regard de celles de La Rochefoucauld. Si elle en a écrit 81, il a publié plus de cinq éditions… Mais elle semble avoir tout dit dans son corpus, traitant des sujets qui l’intéressent, la vie en société, les sciences, l’instruction, l’amitié. Elle se fait peu bavarde sur l’amour, alors qu’on la dit experte en passions… En somme, elle a toujours été appréhendée à l’ombre d’un autre élément, que ce soit La Rochefoucauld, Port-Royal ou le cercle des précieuses.
Comment avez-vous structuré votre monographie de Madame de Sablé ?
La première partie revient sur sa vie et sur l’état de la question de la critique à son sujet. Il est intéressant de noter qu’elle disparaît complètement au XVIIIe : même Madame de Genlis ne la mentionne pas dans son histoire de la littérature. Probablement parce que c’est une personnalité qui ne prête pas au rêve : elle n’est ni une grande frondeuse comme Madame de Longueville ni une femme au destin tragique comme Madame de La Vallière. Madame de Sablé semble avoir souffert de cette réputation d’une femme de la mesure, du compromis. Dans la bouche des critiques, ce sont des points dévalorisants, alors que si on étudie sa culture personnelle, c’est une femme qui a fréquenté les salons précieux, et la modération et la mesure sont des valeurs de la préciosité. Lorsque l’on lit ses lettres, c’est une femme de raison, de réflexion, elle aime les lectures difficiles, elle correspond avec Blaise Pascal, avec les théologiens de Port-Royal, elle dit avoir lu les médecins grecs…
La deuxième partie de la monographie consiste à rapporter tout ce que les contemporains disent d’elle, avec par exemple les lettres où Jean Chapelain invite Guez de Balzac à se rapprocher d’elle car elle devient importante en tant que femme de lettres. On ne sait quasiment rien de son premier salon dans le Marais, mais celui de Port-Royal est connu pour rassembler des amitiés éclectiques, des gens aux morales contradictoires, de religions différentes. Les deux modèles dominants pour envisager son œuvre sont Montaigne et Descartes. Le premier pour le rapport à la culture, à la littérature, comme un moyen de formation de soi, mais sans le discours imposé par les autres (car elle refuse qu’on lui dicte sa pensée et sa conduite). Le second pour le culte voué à la raison qui apparaît nettement dans ses maximes. Cette valorisation de l’entendement, des sciences, montre bien qu’elle n’est pas augustinienne. Ce n’est pas une dévote, et en lisant les lettres jusqu’à la fin de sa vie, ce qui prédomine, c’est la culture précieuse, la femme de salon, attachée à sa propre personne. Elle a un fort amour-propre et cherche à s’étudier…
La troisième partie de ma monographie est consacrée à l’épistolière, à ce qu’elle peut dire sur elle-même. Par exemple, elle reconnaît son manque de résolution et son esprit de prévoyance, elle évoque son naturel méprisant, et sa propension pour l’analyse morale. Ses lettres sont marquées par la rhétorique judiciaire et par un moi qui se fait centre de tout.
Dans la quatrième partie, j’analyse les traités et les maximes, essayant de montrer comment elle y exprime ses pensées propres. Le discours sur les médecins me semble particulièrement intéressant, c’est peut-être le texte où elle se révèle le plus au niveau de sa vie privée. Elle y fait mention de son mari, et en même temps, on voit bien qu’elle respecte les codes de la galanterie, en veillant à ne pas être dogmatique, même si la critique est sévère. Elle a la cruauté de dicter ce texte à son propre médecin ! Elle s’appuie sur son expérience pour formuler un savoir, somme toute, assez banal, puisque c’est une critique de la saignée.
Quels sont les éléments qui ressortent de la personnalité de Madame de Sablé ?
On sait très peu de choses sur sa vie privée, elle ne l’aborde pas, mais elle cultive sa persona publique : c’est un enseignement de la préciosité que d’afficher une maîtrise de soi totale et ne rien dire sur soi pour se protéger des regards d’autrui.
On a une centaine de lettres, ce qui est peu au regard de l’abondance de la correspondance passive. Dans ses missives, elle joue avec la langue, dans l’esprit galant. Son caractère autoritaire transparaît, elle n’est pas dans l’affect. À cet égard, c’est intéressant de rappeler les portraits qu’elle inspire dans les fictions. Elle est la Parthénie du Grand Cyrus, elle est la vieille rajeunie du roman La Précieuse de l’abbé de Pure. Elle y apparaît comme une femme qui parle peu, dont on n’arrive pas à deviner les intentions ou les pensées. Chez La Mesnardière, elle est une anti-héroïne. Ce qui revient dans les portraits d’elle, dans les lettres et mémoires, c’est sa beauté quand elle était jeune, une supériorité d’esprit, un art de la conversation, la politesse, toutes les valeurs galantes qu’elle a parfaitement maîtrisées et développées. On revient aussi sur des qualités civiles, comme la gourmandise, l’art de la table. On remarque son autorité et son humeur versatile. Madame de Sablé connaît sa valeur et elle en joue.
Le Père Rapin dit qu’elle est tyrannique envers ses propres amis : elle leur ferme sa porte dès qu’elle craint une contagion. Sur la scène culturelle, elle est une médiatrice incontournable, un relais entre les savants de Port-Royal et le monde : Chapelain la surnomme la Vittoria Colonna française.
En quoi Madame de Sablé peut-elle résonner avec notre époque contemporaine ?
Elle est intéressante pour l’époque d’aujourd’hui parce que c’est une femme autodidacte, qui entretient avec la littérature un rapport de formation de soi, elle se forme par l’écriture, par la lecture, par la conversation. Pour elle, le discours sur l’éducation ne vise pas à rendre savant mais à permettre à chacun de vivre en société sans être ridicule.
C’est aussi une femme qui cultive son indépendance dans un siècle où la femme est sous la tutelle d’un mari ou des règles sociales. Si elle applique les règles sociales, elle s’exprime sur des sujets qui sont interdits aux femmes. Dans ses traités, elle attaque deux ordres très puissants : l’ordre des précepteurs et l’ordre des médecins, alors qu’elle est une femme et qu’elle n’a pas la formation savante pour prétendre rivaliser à égalité d’un point de vue intellectuel. Devenue veuve, elle ne se remarie jamais, on dit qu’elle a des amants, mais elle n’en parle pas : c’est une femme libre.
Madame de Sablé (1599-1678). « Le lustre du siècle » d’Agnès Cousson, Honoré Champion, 2025, 560 p.