Critiques littéraires Récit

Ode aux créateurs

D.R.

L’Or du temps de François Sureau, Gallimard, 2020, 848 p.

En mettant les pieds dans le sillage d’un peintre surréaliste oublié, Agram Bagramko, et tout en remontant le cours de la Seine, François Sureau se livre à un délicieux exercice de vagabondage culturel. Sur les 800 pages que forme cette odyssée encyclopédique, l’éclectisme des références voisine toujours avec une soif inextinguible de connaissances.

Libre. Tel est le maître-mot de François Sureau. Dans ses engagements comme dans ses goûts, l’avocat de 62 ans, défenseur acharné de la cause des migrants, qui fut conseiller d’État à 23 ans avant de s’engager 15 ans dans la légion, est un homme libre.

Dans le champ littéraire, il en est de même. Sureau taille les haies et brise les barrières. Son Or du temps (magnifique titre extrait de Breton) propose une déambulation originale qui entend faire dialoguer, selon son bon plaisir, la géographie et l’histoire. Mais au-delà des pierres, des courbes et des méandres qui peuplent le fleuve, ce sont toujours les hommes qui intéressent Sureau. Artistes oubliés, militaires émérites, dandys fantasques, voyageurs, inventeurs de tous poils, aventuriers bruyants ou austères Chartreux, ils sont tous des hommes qui cherchent à dépasser leur condition. Épouser une destinée, quelle qu’elle soit, donne sens à toute vie.

Ainsi sont ressuscitées dans L’Or du temps – que l’on peut lire en continu ou bien en butinant à partir de son index fourmillant de mille entrées – un grand nombre d’histoires. Qui se souvient de Théodore Fraenkel, un des fondateurs du mouvement dada ? De Pégoud, pionnier du parachutisme ? Et du peintre Eugène Burnand qui a composé une vaste fresque qu’on peut encore admirer à côté du Train bleu, gare de Lyon ? Qui rendra grâce au géant boxeur-poète Arthur Cravan ? Et qui honorera la mémoire d’Adolphe Pinard, père de la pédiatrie, médecin dévoué qui a mené bataille toute sa vie pour la cause des enfants ? On pourrait continuer comme ça à loisir : qui redécouvrira Jacques Hillairet, militaire et romancier, à la prose simple et efficace ? Qui redécouvrira quelques chefs-d’œuvres oubliés des années 1920 – citons Ceux de 14, Le Jardinier solitaire, J’ai payé ? Qui seulement connaît Augustin Guillerand et Jean-Baptiste Porion qui comptent selon l’auteur parmi les plus grands esprits du XXe siècle ?

Pour Sureau, il est certain que les héros ne sont pas toujours ceux-que l’on croit. Surtout à l’ère médiatique où chacun espère sa fenêtre de célébrité. François Sureau veut braquer pour une fois la lumière sur ceux qui le méritent vraiment. Les héros anonymes. Il sait que les vrais grands hommes sont discrets et qu’ils n’ont que faire des honneurs, tout occupés qu’ils sont à mener leur combat. Leur action parle pour eux.

L’Or du temps est cet anti-manuel des grands hommes très réjouissant et bigrement hétéroclite, où l’on sent que Sureau ne voudrait surtout pas frayer avec l’académisme, ni rendre hommage aux toujours trop cités. Sauf quand il s’agit de Blaise Pascal parce que, pur génie, homme majeur, il sut vivre, dit-il, « en homme du monde parmi les ascètes et en ascète parmi les hommes du monde ». Il lui consacre ainsi qu’au Jansénisme des pages très inspirées.

« J’ai formé le projet de descendre la Seine en suivant Bagramko. » Mais au fait qui est Agram Bagramko, premier de ces illustres inconnus à qui Sureau veut redonner vie ? De ce que l’on sait – mais peut-être est-ce une supercherie littéraire –, l’homme fut proche des surréalistes et de Breton, avant de se brouiller avec ce dernier parce qu’il affichait « un mysticisme tranquille qui le rendrait suspect » (et on sait à quel point Breton était chatouilleux de ce côté-là et que toutes ses histoires d’amitié finissaient mal), Bagramko devient proche de Max Ernst. Sureau en fait un grand aîné et presque un double littéraire. Scrutant sans relâches ses livres, ses manuscrits, ses carnets et ses dessins, il veut réactiver et prolonger l’œuvre de Bagramko « dans l’espoir que cet ami mystérieux, éloigné dans le temps, (l)’aiderait à passer sur la terre, à comprendre ce qu’(il) y pourrai(t) trouver, à vivre une vie meilleure ».

Scellant à un siècle de distance un pacte littéraire avec le peintre visionnaire, Sureau espère prolonger le mouvement d’une inspiration féconde. « Mon livre est un pressentiment », annonce-t-il. Il redonnera en tous cas foi à tous ceux qui, hier, aujourd’hui et demain, contre vents et marées, cherchent à agir et à créer. Comme chez Pascal, c’est une question de saut. Ode aux créateurs !

L’Or du temps de François Sureau, Gallimard, 2020, 848 p.En mettant les pieds dans le sillage d’un peintre surréaliste oublié, Agram Bagramko, et tout en remontant le cours de la Seine, François Sureau se livre à un délicieux exercice de vagabondage culturel. Sur les 800 pages que forme cette odyssée encyclopédique, l’éclectisme des références voisine toujours avec une soif inextinguible de connaissances.Libre. Tel est le maître-mot de François Sureau. Dans ses engagements comme dans ses goûts, l’avocat de 62 ans, défenseur acharné de la cause des migrants, qui fut conseiller d’État à 23 ans avant de s’engager 15 ans dans la légion, est un homme libre.Dans le champ littéraire, il en est de même. Sureau taille les haies et brise les barrières. Son Or du temps (magnifique titre extrait de Breton) propose...
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