Entretien

Maya de Freige : Le Liban fera moins de films, mais davantage de séries

Depuis sa prise en charge de la Fondation Liban Cinéma, elle rame et lutte pour mettre le pays sur la plate-forme internationale. De Cannes aux autres festivals internationaux, elle hisse la bannière du cinéma libanais. Questions à une battante en pleine crise sanitaire et financière.

Dans un Liban en pleine crise, la culture ainsi que le cinéma sont les premiers dommages collatéraux. Pensez-vous aujourd’hui que le 7e art libanais se retrouve à la case départ ?

Il est évident que cette crise sanitaire inédite et planétaire a mis le monde à l’arrêt. Et la culture n’est pas épargnée, encore moins le cinéma : tournages stoppés, salles fermées, festivals annulés… Car c’est le média qui touche le plus large public. C’est une phase difficile que traverse le cinéma international et particulièrement libanais pour sa promotion et sa diffusion, les festivals étant une caisse de résonance médiatique énorme pour la sortie d’un film en salle.

Les films terminés seront donc décalés jusqu’en 2021, le calendrier de sortie reporté d’un an. Comme tout le reste, le cinéma a dû s’adapter et le numérique, qui ne connaît pas de frontières, a permis à des films d’être visionnés sur des plates-formes de streaming ou via une utilisation exclusive de liens internet par un public qui ne les aurait peut-être jamais vus en salle. Aujourd’hui, plus que jamais dans notre confinement, nous avons pris conscience de l’importance de la culture et nous avons été moins seuls parce que le cinéma existe.

Ce qui est plus grave, à mon avis, ce sont les retombées économiques et financières. Au Liban, c’est le problème des financements qui sera plus prégnant. Empêtré dans une crise économique sans précédent, le pays dont le cinéma est déjà privé chez lui de soutiens publics pourra moins se tourner vers des capitaux privés et moins compter sur des fonds internationaux. Car partout les financements seront revus à la baisse. Il ne faut pas oublier que la coproduction entre pays exige des voyages fréquents, des échanges entre professionnels, techniciens et une circulation facile des personnes qui sera probablement freinée par les mesures de précaution et de distanciation imposées par la crise. Et comme la plupart des films libanais d’auteur sont des coproductions libano-européennes, je me demande si on aura encore les moyens d’en faire. Le cinéma, comme la culture en général, sera sacrifié au nom des priorités humanitaires. En ces temps économiquement si sombres, devrons-nous nous résigner à laisser la culture disparaître de nos mœurs ainsi que de l’éducation de nos enfants ?

La Fondation Liban Cinéma (FLC) s’est pourtant adaptée malgré le manque de visibilité qui nous empêche de planifier l’avenir. Elle n’a même jamais chômé. Même si le retour à l’activité est compliqué, c’est le moment où nous devons repenser notre action et être créatifs pour relancer la machine. Nous ne baisserons pas les bras !


La Fondation Liban Cinéma va lancer, le 9 juin, un atelier de formation aux effets spéciaux.


Comment la fondation essaye-t-elle de repenser sa stratégie ?

La FLC a voulu mettre à profit le confinement pour dispenser des formations gratuites en ligne, complétant par là les efforts qu’elle a toujours entrepris pour renforcer les capacités des professionnels sur les différents maillons de la chaîne de production. Notre but est d’accompagner les jeunes auteurs que nous avons pris à leurs débuts et dont nous souhaitons voir les projets aboutir. Nous avons ainsi ajouté aux formations précédentes, comme l’écriture de scénario et le « pitching » (savoir présenter son projet indispensable pour intéresser des partenaires en fonction des marchés que l’on veut toucher), une nouvelle formation.

Nous lancerons bientôt (le 9 juin) un atelier d’effets spéciaux qui réunira une quinzaine de participants (pour y postuler, consulter notre page Facebook). Avec ce bagage, ceux-ci seront en mesure de trouver un emploi à travers les pays de la région, car cette spécialité y manque. Et ce travail peut se suffire d’un ordinateur et d’un logiciel adapté.

Par ailleurs, à travers notre accord avec IDAL, l’industrie du cinéma peut bénéficier des avantages proposés par cet organisme public qui vient, entre autres services, de lancer une plate-forme ayant pour objectif la mise en relation des entrepreneurs libanais à la recherche de capitaux avec des investisseurs dans le monde.

Et au niveau international, y a-t-il des projets en vue ?

En ce moment, les projets internationaux sont en suspens. Mais les échanges ne se sont jamais arrêtés. Nous ne serons pas physiquement à Cannes, puisque le festival est annulé, mais le marché des films bascule sur le web. À cette occasion, nous diffuserons une version numérique du guide du cinéma libanais que nous préparons chaque année à l’attention des professionnels internationaux pour susciter des partenariats. Devait suivre la deuxième édition des Journées du cinéma libanais à l’Unesco-Paris, organisée par la délégation libanaise en association avec la fondation et qui est reportée jusqu’à l’automne, je l’espère.

Pour mémoire

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Nous avons également réussi à conclure de nouveaux partenariats pour offrir à de jeunes talents avides d’ouverture et oppressés par le quotidien des résidences d’écriture : l’une à Berlin avec Medienboard-Berlin Brandenburg et l’autre en Normandie au Groupe Ouest avec le Centre du cinéma français et de l’image animée.

Êtes-vous en train de communiquer avec d’autres cellules cinématographiques libanaises en vue de projets communs ?

Je suis ravie de voir des initiatives diverses fleurir pour proposer en ligne des films libanais. La FLC a souhaité faire autrement en inscrivant ses actions dans un cadre plus large, tel son atelier sur les effets spéciaux organisé dans le cadre du Festival du film fantastique Maskoon. Mais elle reste ouverte à toute collaboration pouvant aboutir à des opérations constructives.

Votre vision de l’avenir proche du cinéma libanais ?

Le Liban n’a pas souffert de tournages arrêtés et n’a pas comme ailleurs des problèmes d’assurance qui se posent… Les films déjà terminés reporteront leur sortie afin d’obtenir la reconnaissance qu’ils méritent dans les festivals, véritables rampes de lancement. Cependant, les films prêts au tournage ou à la postproduction devront affronter une série de difficultés financières et de restrictions bancaires, et se réaliseront beaucoup plus lentement. À titre d’exemple, comment un producteur pourrait-il profiter d’une aide allouée par un fonds français via un virement effectué avant le 17 novembre 2019 ?

Cela dit, quand la planète s’agite, c’est bon pour la création. Et de l’adversité naît la productivité. Le Liban continuera à faire des films. Il y aura davantage de séries, mais le volume annuel de la production en pâtira sans doute… Il y aura aussi des films à plus petits budgets, et j’espère que la qualité ne s’en ressentira pas. Cependant, tout n’est pas noir. Des opportunités se présentent aujourd’hui pour les compétences libanaises et la main-d’œuvre qualifiée, qui se retrouvent plus compétitives sur le marché international du travail. Les films populaires libanais devraient reprendre du souffle dès que la crise sanitaire prendra fin, car ils ont leur propre public. Les films d’auteur, tributaires des fonds européens dont les budgets étaient déjà de plus en plus restreints, continueront à en bénéficier, mais dans une moindre mesure. Cependant, quel sera le sort des films du milieu, films d’auteur grand public à potentiel commercial dont la FLC aime encourager la production? Les investisseurs privés seront-ils plus enclins aujourd’hui à se tourner vers des projets de films, alors que la crise financière sévit et que les taux d’intérêt ne sont plus alléchants ? Surtout que la plate-forme Netflix montre un intérêt pour ce genre de films et commence à en faire l’acquisition. Quel plaisir j’ai eu d’y voir récemment postée l’annonce du film Heaven without people de Lucien Bourjeily ! Cela signifie qu’il y a une demande de contenu en numérique de la part du public.

Par ailleurs, les salles pourront-elles survivre à la crise ? Si l’ouverture a lieu en observant une distanciation sociale (avec un fauteuil sur deux), quel tarif de billet devront pratiquer les exploitants qui soit à la fois rentable et abordable par une majorité de spectateurs ? Cette crise aura des impacts innombrables sur les modes de production et de consommation. Avec la pandémie, le numérique a gagné du temps. Est-ce à dire que nous allons vers un modèle de distribution qui privilégie la VOD (Video on Demand) au détriment des salles ?

Aujourd’hui, nous vivons dans l’incertitude et l’attentisme… Le monde va devoir se réinventer. Et le septième art, habitué à composer avec le réel, saura inventer des réponses. Mais le cinéma est aussi notre usine à rêves. C’est peut-être l’occasion de rêver le futur.


Dans un Liban en pleine crise, la culture ainsi que le cinéma sont les premiers dommages collatéraux. Pensez-vous aujourd’hui que le 7e art libanais se retrouve à la case départ ?

Il est évident que cette crise sanitaire inédite et planétaire a mis le monde à l’arrêt. Et la culture n’est pas épargnée, encore moins le cinéma : tournages stoppés,...

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