Nos Lecteurs ont la Parole

Pour un souverainisme intellectuel et politique

Des clients attendant devant l’entrée d’une banque, à Saïda. Archives Reuters/Ali Hashisho

Alors que le pays a demandé une aide du FMI et que le gouverneur de la BDL est accusé de tous les maux, il convient de s’interroger sur les erreurs passées et leurs raisons sous-jacentes. Parmi elles figurent un environnement intellectuel global, dont les injonctions continuent aujourd’hui d’animer nos décideurs. Si partout la crise sanitaro-économique invite à une remise en question, exigeons de notre gouvernement une réflexion audacieuse, lucide et, si nécessaire, à contre-courant de toute mode de pensée périssable.

Gouverneur de la Banque du Liban depuis quasiment trois décennies, la responsabilité personnelle de Riad Salamé dans la crise libanaise actuelle est sans équivoque. La nier reviendrait à contester la nature de sa fonction ; il devrait en toute logique être son premier critique, ce dont il se prive jusqu’à présent. Ne pas avoir démissionné signe par ailleurs son accord avec les politiques appliquées, qu’il dénonce désormais.

Néanmoins, se concentrer sur sa personne revient à céder à une campagne finement orchestrée de décrédibilisation, qui passe largement sous silence l’indignité confondante d’un personnel politique vorace, corrompu et incapable, les pressions insoutenables d’une toute-puissante milice armée et les contorsions imposées par un envahissant contexte géopolitique. Cette campagne néglige aussi largement les orientations prises par le Liban dès l’après-guerre, qui déterminent directement l’action menée par la BDL depuis lors.

Au mitan des années 1990, le Liban mise très largement sur les services financiers comme voie de son sursaut. Pour cela, fut adoptée une politique visant à stabiliser la livre en l’indexant au dollar américain. Perte de souveraineté certes, mais voulue comme nécessaire clé de voûte d’une « magistrale » architecture économique. Cette consolidation forcée, peu à peu convertie en une surévaluation artificielle de la monnaie nationale, donna lieu à un cercle vicieux dont nous connaissons aujourd’hui l’abîme. Fait ahurissant pour un pays au sortir de quinze ans de guerre, le Liban ne peut alors même pas compter sur une compétitivité monétaire, héritage malheureux de l’écroulement de sa devise.

Avec une monnaie artificiellement surévaluée, les exportations renchérirent, favorisant une inertie productive devenue flagrante. Celle-ci fut un temps maquillé par un afflux de capitaux du Golfe conjugué à un boom immobilier aggravant les inégalités. Au détriment des secteurs productifs a donc été préféré la compétitivité du secteur bancaire et ses taux d’intérêt usuriers, conséquences d’un risque que les épargnants auront longtemps minimisé et obstacles à tout investissement stratégique. Toute cette architecture financière joue un rôle déterminant dans notre société fragmentée et son économie brinquebalante.

On peut s’interroger sur ces choix politiques, menés en grande partie par une majorité dont Riad Salamé était un acteur prépondérant. Cette politique cohérente n’allait pas de soi et elle fut à ce titre combattue lors de son déploiement. Le vif débat public à son sujet au cours des années 1990 peut d’ailleurs, à maints égards, surprendre par sa maturité politique et sa structuration autour d’arguments qui n’étaient pas strictement dictés par les consternantes lignes partisanes, confessionnelles ou géopolitiques qui rythment notre quotidien.

Néanmoins, peu ou prou appliquée depuis lors sans discontinuer, cette orientation économique explique beaucoup de paramètres qui régissent notre crise actuelle : monnaie dévalorisée et surdépendance vis-à-vis du dollar, base productive tarie et balance des paiements largement déficitaire.

Les hommes qui ont conduit cette désastreuse politique en sont-ils les seuls coupables ? Ces orientations, si funestes soient-elles, étaient alors perçues comme convenues au sein de l’environnement intellectuel de l’époque et furent largement applaudies par les institutions financières internationales. Que les créanciers acclament la politique qui verra leur dette remboursée n’est pas une surprise, certes. Toutefois, le contexte idéologique autour de la prise de ces décisions néfastes peut nous renseigner sur les raisons de ces choix mais également sur les erreurs à éviter désormais.

Le climat intellectuel d’alors est pétri de certitudes. En cette fin de XXe siècle, époque de la « fin de l’Histoire » et du « consensus de Washington », le doute n’est pas de mise. Le monde entier se tourne vers un scientisme politique sans équivoque. On parle de gouvernance plutôt que de gouvernement et la politique économique relève souvent moins d’un débat contradictoire que des certitudes mécaniques du bricolage (on parle de « boîtes à outil » à la disposition des décideurs) ou des évidences de la médecine (il y a, ici et là, des « remèdes à porter »). Les États-Unis triomphent partout, la Russie et ses satellites se convertissent au pas de charge au marché et la Chine entre à l’Organisation mondiale du commerce, en guise de quoi on lui délègue la manufacture des biens du monde.

Dans notre région, grâce à un prix du baril devant renchérir indéfiniment, on espère alors un transfert croissant de pétrodollars, notamment compte tenu de l’exportation massive de Libanais dans les pays du Golfe – politique inique qui consiste pour le pays à se délester de sa population, par ailleurs très qualifiée, pour se rendre dépendant d’une rente dont il ne contrôle pas le cours. C’est se défaire d’un très précieux avantage comparatif hors coût, ressource inouïe, pour se soumettre à une piètre matière première, régit seulement par son prix.

C’est en outre l’époque où le Liban s’engage de plain-pied dans un processus de rapprochement commercial avec l’Union européenne, qui déploie à l’égard des rives méridionales et orientales de la Méditerranée sa « politique de voisinage ». Si celle-ci a fait miroiter à l’Afrique du Nord et au Proche-Orient un accès au marché unique européen, premier réservoir de consommateurs de la planète, elle a, par les conditionnalités imposées, contribué à augmenter le coût du travail, fait renchérir les prix de vente et donc fortement limiter leur compétitivité à l’export.

C’est donc l’époque où toutes sortes de biens alimentaires produits en Europe à coups de subvention de la politique agricole commune font leur apparition sur les étals et rayonnages libanais, alors qu’ils étaient historiquement produits localement. Notre industrie et surtout notre agriculture, autre bien précieux de notre pays, déjà pénalisées par une livre libanaise trop élevée et des emprunts bancaires trop chers, en sont directement victimes.

C’est enfin la période durant laquelle culmine le discours quelque peu messianique de l’indépendance des banques centrales. Celui-ci est entre autres façonné par le revirement monétariste des institutions financières internationales dans les années 1980, qui souhaitent désormais limiter toute politique de stimulus budgétaire dans les pays en développement.

L’illustration la plus tangible est le modèle choisi pour la construction européenne, vaste entreprise politique de l’époque. L’UE met à ce moment les dernières touches à la création de l’euro, avec pour principe cardinal l’indépendance totale de la Banque centrale européenne. Celle-ci est pensée comme institution en marge des autres, non redevable électoralement devant un peuple jugé peu fiable, non soumise aux circonstances sociales dangereusement changeantes, seulement assujettie à une science économique, curieusement érigée en discipline incontestable.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la déférence devant notre banquier central national ainsi que l’indulgence et les largesses faites à son égard. Les banquiers centraux, précédemment ternes factotums dans l’ombre du pouvoir, exécutants silencieux de l’exécutif, deviennent des célébrités qu’on interviewe, des sages qu’on consulte, génies affranchis des manœuvres politiciennes, pouvant laisser libre court à leur inventivité mathématique. Comment leur reprocher alors leur affranchissement des exigences politiques alors que celui-ci a été incité et glorifié ?

Dans ce contexte, relativiser la responsabilité personnelle de nos gouvernants, à commencer par celle du gouverneur de la Banque du Liban, semble juste. Si d’autres, dans des contrées bien plus calmes et dans des circonstances économiques bien plus favorables, n’ont pu résister aux coups de boutoir idéologiques de cette époque, comment en attendre davantage de notre personnel politique. Pourtant, alors que l’abysse pointe et que la révolte tonne, l’heure n’est pas encore aux procès personnels, ou ne l’est peut-être déjà plus.

On ne voit désormais d’autre alternative qu’une intervention du FMI. Ce faisant, apprenons de nos erreurs ainsi que des autres pays avant de nous engager dans cette bataille épique avec leurs bailleurs en conservant notre unique levier : la liberté de nos choix. Certes, le rapport de force financier vis-à-vis de nos créanciers est, du fait des erreurs commises, outrageusement défavorable au Liban. Mais dans cette négociation déséquilibrée, faisons fi des sentiers battus idéologiques afin que seuls priment nos choix stratégiques.

Si les institutions financières internationales nous demandent une politique « crédible », celle-ci ne doit pas vouloir dire docile. L’aide extérieure devra répondre à nos orientations stratégiques propres, plutôt qu’à la cupidité de tel groupuscule partisan ou au satisfecit de telle institution étrangère. Il ne s’agit, dans cette aide, ni de morale ni de charité. Veillons donc à garder à distance de nos délibérations des créanciers dont l’objectif comptable, légitime, se conjugue rarement avec l’intérêt général, démocratique.

Parce que nous sommes un pays souverain, gouvernants coupables et peuple victime sommes, à l’heure des choix, collectivement responsables de notre sort. Du reste, le plan de redressement, les conditions des aides extérieures et les réformes de structure détermineront un avenir que nombre de nos hommes politiques, âgés, ne connaîtront pas.

Karim-Antoine MEGARBANE

Consultant en politiques

publiques

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