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Lifestyle - Confinement à Beyrouth

XVIII- L’art de s’adapter

Photo DR

Quand, en 2014, je me suis vu confier par les éditions L’Orient des livres et Actes Sud/Sindbad la traduction d’al-Raghif (Le Pain), le roman de Toufic Youssef Aouad considéré comme le premier du genre dans la littérature arabe et libanaise, j’étais loin d’anticiper l’impact qu’aurait sur moi la fréquentation de ce texte. L’histoire qui se déroule dans les environs de Bickfaya a pour cadre historique la Grande famine qu’a connue le Liban entre 1916 et 1918. L’héroïne, Zeina, amoureuse d’un militant nationaliste poursuivi par l’armée turque, est un exemple d’endurance dans ce contexte désastreux. Tous les jours, elle quitte aux aurores son village de Saqiet el-Misk pour marcher jusqu’à Antélias, chargée d’un panier d’oranges qu’elle va vendre à quelque incertain chaland. Je ne peux m’empêcher, depuis lors, chaque fois que je vais vers Bickfaya, de mesurer ce très long chemin ascendant qu’une jeune femme, certes héroïne de fiction mais calquée sur un personnage réel, a arpenté des mois durant, s’interdisant de consommer la moindre orange par crainte des foudres de sa marâtre, tenancière d’un estaminet, qui tient fermement les cordons de la maigre bourse familiale. À mesure qu’on avance dans le récit, la famine se fait plus cruelle et les denrées alimentaires, de plus en plus rares, deviennent inaccessibles au commun des mortels. L’armée ottomane, bien que vivant ses derniers feux, est encore toute puissante dans ce petit pays qui n’en est pas encore un. Tom, le petit frère, a les faveurs d’un général dont on soupçonne, à mots couverts, qu’il abuse de l’enfant. Le grand-père qui ne possède qu’une vache, sa confidente et objet de toutes ses tendresses, se la voit enlever par des troufions qui ont tous les droits. Parallèlement, on voit les riches se convertir accapareurs et s’enrichir à vue d’œil, et les moins riches s’appauvrir tout aussi rapidement. La famine a duré un ou deux ans, le temps que se défasse le blocus. Cela peut sembler court au regard de l’histoire, mais combien de temps peut tenir un être humain sans se nourrir ? Toute notre énergie aujourd’hui doit être consacrée à éviter que cette tragédie se répète. Le blocus en moins, et si l’on remplace les sauterelles par la pandémie et l’armée ottomane par tant d’autres troupes tout aussi malades, mais dont le Liban n’affaiblit pas la nuisance, tous les éléments sont en place pour une paupérisation accélérée de ce pays de tous les rêves défaits. Ne laissons pas les partis au pouvoir jouer les sauveurs à la petite semaine en achetant la dignité et la liberté de nos concitoyens à peu de frais. Plus que jamais, la solidarité et le partage de ce qui existe sont notre voie vers le salut. Là commence la cohésion face aux divisions sectaires. Là commence le sentiment de responsabilité vis-à-vis du prochain, et partant, vis-à-vis de cette terre qui est notre maison commune. Nos traditions nous apprennent que quand il y en a pour deux, il y en a pour trois.

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XVII- Mutations et autres sagesses

M. soupire parfois en disant que son bureau lui manque. Premier emploi, quelle chance ! Mais aussi premier contact avec le monde du travail, premier partage des tâches avec une équipe, divers profils humains, richesse des échanges dans un objectif commun, défi posé par la contribution de chacun à une collaboration harmonieuse… Son expérience dans une jeune entreprise a commencé dans l’enthousiasme. Le confinement, la socialisation par écran interposé sont une grande frustration nécessaire. L’expérience cuisante de la pandémie nous invite à réimaginer l’après dans un monde qui a perdu confiance et se sait désormais menacé par des armées invisibles, qu’il s’agisse de surveillance informatique ou de virus pouvant surgir à tout moment. Déjà les architectes planchent sur la manière dont le travail à domicile va affecter la conception des bureaux et des habitations. Dans les futurs appartements, des « studies » seront sans aucun doute ajoutés aux pièces à vivre, quitte à sacrifier le salon. Les lieux de travail seront quant à eux des environnements réservés et équipés pour sécuriser les relations humaines nécessaires, marqués au sol pour le respect d’une distanciation de 1,5 m qui deviendra la norme. Dehors pourtant, rien n’a changé. Étrange monde que le nôtre.

Dans cette rubrique prévue tous les lundis, mardis et vendredis tant que durera la crise, Fifi Abou Dib se propose de partager avec vous des pensées aléatoires issues du confinement.


Quand, en 2014, je me suis vu confier par les éditions L’Orient des livres et Actes Sud/Sindbad la traduction d’al-Raghif (Le Pain), le roman de Toufic Youssef Aouad considéré comme le premier du genre dans la littérature arabe et libanaise, j’étais loin d’anticiper l’impact qu’aurait sur moi la fréquentation de ce texte. L’histoire qui se déroule dans les environs de...

commentaires (2)

Merci de m'avoir aidé à redécouvrir Le Pain, que j'avais négligemment lu et mal compris en classe de 3ème. Votre traduction a redonné un véritable souffle à ce roman poignant, que Nadim et Zeina m'avaient incité à lire dans votre belle traduction. Et merci pour tous vos éditoriaux, que je déguste sous toutes les latitudes où se trouvent les Libanais.

Aractingi Farid

23 h 04, le 12 mai 2020

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Commentaires (2)

  • Merci de m'avoir aidé à redécouvrir Le Pain, que j'avais négligemment lu et mal compris en classe de 3ème. Votre traduction a redonné un véritable souffle à ce roman poignant, que Nadim et Zeina m'avaient incité à lire dans votre belle traduction. Et merci pour tous vos éditoriaux, que je déguste sous toutes les latitudes où se trouvent les Libanais.

    Aractingi Farid

    23 h 04, le 12 mai 2020

  • quand il y en a pour un ,il y en a pour quelques uns ,surtout quand tous se mettent au travail ensemble;la terre du Liban est petite mais riche et peut nourrir son peuple ;exigeons des mesures pour soutenir une agriculture raisonnée et ne laissons plus jamais les terres disparaitre dans les poches des prédateurs immobiliers .JP

    Petmezakis Jacqueline

    09 h 31, le 12 mai 2020

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