Entretiens

Pierre Jarawan, écrivain et rien d'autre

© Pierre Jarawan

Né à Amman en 1985 dans une famille libano-allemande, Pierre Jarawan a grandi et fait sa vie en Allemagne. Il écrit en allemand, parle aussi anglais, un petit peu arabe, mais hélas pas français. Il a longtemps exercé le métier de « slameur poétique », qui est vraiment institutionnalisé en Allemagne, et qui permet de vivre de son art, à condition de donner des performances et de remporter des prix, ce qui fut son cas. En 2015 est paru son premier roman, Am Ende bleiben die Zedern (traduit récemment en français chez Héloiise d’Ormesson sous le titre Tant qu'il y aura des cèdres), qui a été salué comme un événement, et a remporté un beau succès en librairie : plus de 60 000 exemplaires vendus en grand format, 10 000 en poche, six traductions parues ou en cours. À travers l'histoire de Samir et de son père, l'un partant sur la piste de l'autre, mystérieusement disparu, Pierre Jarawan se réapproprie ses racines libanaises, l'histoire du pays, même si le roman n'a rien d'autobiographique. Pour L'Orient littéraire, Jarawan raconte son histoire, la genèse de son livre, et présente son deuxième roman : Ein Lied für die Vermissten (Un Chant pour les disparus), consacré aux victimes de la guerre civile du Liban, dont on n'a jamais retrouvé la trace.

Votre père est libanais, votre mère est allemande. Comment se sont-ils rencontrés et comment se fait-il que vous soyez né à Amman ?

Ma mère est partie pour le Liban dans les années 70 pour travailler dans une école qui avait une longue tradition avec les enseignants venant d’Allemagne. Cette école a d’ailleurs été fondée par des Allemands. C’est là-bas que ma mère a rencontré mon père qui était travailleur social. En 1982, la guerre civile était devenue tellement insupportable et chaotique qu’ils ont dû quitter le Liban. Ils sont partis d’abord en Arabie saoudite où ils ont travaillé dans une autre école et où mon frère est né. Ils sont ensuite partis pour la Jordanie, aussi pour du travail, est c’est là où je suis né. En 1988, nous nous sommes installés en Allemagne et c’est là où ma sœur est née. Nous étions donc trois enfants, nés chacun dans un pays différent.

Vous êtes arrivé en Allemagne à l’âge de trois ans. Comment s’est passé votre intégration au sein du pays ? Avez-vous souffert d’une quelconque forme de discrimination ou de racisme ?

Je me souviens d’avoir grandi en Allemagne sans complication. Je ressemble plutôt à ma mère, nous parlions avec elle en allemand et, pour permettre à mon père d’apprendre cette langue, nous parlions avec lui également en allemand. Je n’ai donc jamais fait l’objet de xénophobie ou de racisme. Je me considère chanceux. Je pense avoir bénéficié du meilleur des deux mondes. J’ai toujours considéré les deux pays comme étant ma patrie. Pour moi, il n’a jamais été question de l’Allemagne contre le Liban. C’était tout simplement les deux, et je pense que j’ai de la chance d’avoir deux patries.

Vous écrivez en allemand. Vous considérez-vous comme un « Allemand d’origine libanaise » ? Parlez-vous arabe ? Pouvez-vous écrire dans cette langue ?

Je ne pense pas à cette catégorisation du tout. Je me considère seulement comme un écrivain, une personne qui raconte des histoires. Le fait que j’écris en allemand fait sans doute de moi un écrivain allemand, mais encore une fois, qu’est-ce que cela veut dire ? Je crois plutôt au pouvoir universel des histoires d’ouvrir des mondes aux lecteurs et de leur permettre de voyager dans des endroits qu’ils n’ont jamais visités – en lisant un livre. Je parle un peu arabe, mais je n’ai jamais été capable d’écrire dans cette langue malheureusement.

Êtes-vous jamais revenu au Liban après la guerre ? Où ? Votre père a-t-il encore de la famille là-bas ? Suivez-vous de près les nouvelles et l’actualité libanaises ? Quelle vision avez-vous de la situation ?

Bien sûr, nous revenions au Liban chaque été pour visiter la famille à Beyrouth, à Enfeh et à Zahlé. Quand j’y retourne aujourd’hui, je rends visite à ma famille, bien sûr. C’est pourquoi je suis de près la situation au Liban. Elle est critique. Le gouvernement est principalement corrompu. Il n’a pas cessé, pendant des années, d’accumuler les erreurs, les hommes politiques cherchant à s’enrichir davantage sans se soucier du peuple, et aujourd’hui ce peuple paie très cher le prix de leurs erreurs.

Écrire sur le Liban dans votre premier roman, était-ce une évidence ? Surtout que l’histoire porte sur la quête des racines et des origines dans laquelle s’engage le jeune protagoniste, Samir, dans le but de comprendre qui était son père, ce qu’il a fait et ce qu’il est devenu…

Je pense qu’il était évident pour moi d’écrire sur quelque chose que je connais bien. Je voulais écrire un roman sur la deuxième génération d’immigrants, des jeunes qui, contrairement à moi, se sentent déchirés entre deux pays, comme Samir. C’est l’un des pouvoirs de la littérature : elle peut parler pour une personne qui est incapable de parler pour elle-même ou ne sait pas comment le faire ; elle vous permet de mieux comprendre un sujet qui est éloigné de votre propre réalité. Vous lisez une histoire et cela vous permet de comprendre quelqu’un à qui, dans la vie réelle, vous ne parleriez pas. C’est seulement en écrivant que j’ai réalisé qu’il était impossible d’écrire sur le Liban sans écrire sur la politique. Tout est politique au Liban.

Dans quelle mesure votre livre est-il autobiographique ?

Il s’agit d’une fiction. Tout ce qui permet à l’histoire d’avancer, chaque secret, chaque moment déterminant, tout cela est fiction. Mais le roman est riche en émotions, odeurs, images, et si je peux décrire ces odeurs et sentiments c’est seulement parce que je les connais.

Vous avez commencé votre carrière avec de la poésie dite « Slam ». En Allemagne, il s’agit d’une profession littéraire à part entière (c’est poétique, sans musique ou référence au rap comme en France ou dans d’autres pays), et vous pouvez gagner votre vie de ce métier, comme vous l’avez fait d’ailleurs. Pourriez-vous nous en parler davantage ?

Le Slam poétique signifie que vous écrivez un texte que vous interprétez sur scène devant un public. Il s’agit d’une compétition et c’est le public qui choisit le gagnant. En Allemagne, nous avons la scène la plus professionnelle au monde. Le Slam s’est tellement imposé dans la vie courante qu’il est devenu possible d’en gagner sa vie. Nous nous produisons parfois dans des théâtres immenses devant 2000 personnes. J’enseigne parfois le Slam poétique dans les écoles ou dans des ateliers de travail. Vous êtes libre d’écrire sur n’importe quel sujet, il n’y a pas de règles, tant que votre texte ne dépasse pas les 6 minutes.

Cette technique de rédaction et de performance de textes a-t-elle influencé votre écriture ? Peut-on la définir comme étant « orale » – avec sa manière de présager la fin au début de chaque chapitre, comme dans un roman-feuilleton ?

Quand j’écris, le rythme est très important pour moi. Je pense donc que le fait d’avoir écrit de la poésie « Slam » pendant des années m’a aidé à trouver mon propre style d’écriture. Vous avez raison, le Slam poétique est présenté oralement, mais il est écrit au préalable et non improvisé. Laisser présager les événements à venir dans le roman est simplement un moyen de le rendre divertissant. Vous êtes en train de dire au lecteur : quelque chose de très important va se produire, et maintenant je vais vous raconter comment ça s’est produit.

Votre deuxième roman, Ein Lied für die Vermissten (Un Chant pour les disparus), est sorti il y a quelques semaines en Allemagne. Traite-t-il aussi du Liban ? Comment a-t-il été accueilli ? Sera-t-il traduit et publié en français ?

Oui, mon deuxième roman est consacré aux 17 000 disparus du Liban. C’est un sujet délicat. Les politiciens au Liban n’en parlent pas, la société n’en sait pas grand-chose, mais des milliers de personnes ont disparu pendant les années de guerre et dont on n’a pas, aujourd’hui encore, retrouvé la trace. Il s’agit d’un grand vide dans notre mémoire collective. L’accueil qui a été réservé à ce roman au Liban est jusqu’à présent très positif, malgré le fait que la crise actuelle du coronavirus éclipse tout et que les gens s’intéressent peu en ce moment aux livres. J’espère qu’il sera traduit en français, mais je pense que cette décision dépend aussi de la réception de mon roman livre en France.

Vous sentez-vous capable d’écrire sur un autre pays ? L’Allemagne par exemple ?

Bien sûr, et je pense que je le ferai. Mais j’ai aussi besoin de me distancier par rapport au sujet sur lequel j’écris – la distance, que ce soit au sens temporel ou géographique. Donc si je veux écrire sur l’Allemagne, je devrais aller ailleurs pour un certain temps, afin de l’observer à distance.

Si vous auriez des enfants, leur parleriez-vous du leurs origines libanaises ? Même celles de la troisième génération ? Pensez-vous un jour revenir au Liban pour vous y installer ?

Si jamais j’aurais des enfants, je leur parlerai certainement du Liban. Ma famille au Liban serait aussi la leur. Et ils pourraient décider pour eux-mêmes où se situer par rapport à ce pays. Mais ils grandiraient en Allemagne, parce que je n’envisage pas m’installer au Liban. Nous parlons d’un pays où, actuellement, même les gens qui y vivent et y ont toujours vécu n’y voient plus d’avenir.


Traduits de l’anglais par Yvonne Mourani


Tant qu'il y aura des cèdres de Pierre Jarawan, traduit de l'allemand par Paul Wider, éditions Héloïse d'Ormesson, 2020, 500 p.


Né à Amman en 1985 dans une famille libano-allemande, Pierre Jarawan a grandi et fait sa vie en Allemagne. Il écrit en allemand, parle aussi anglais, un petit peu arabe, mais hélas pas français. Il a longtemps exercé le métier de « slameur poétique », qui est vraiment institutionnalisé en Allemagne, et qui permet de vivre de son art, à condition de donner des performances et...

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