Critiques littéraires

Doris Lessing, à contre-courant

Longtemps, Le Carnet d’or de Doris Lessing a été ce livre qu’on se recommandait de femme à femme ; manuel de vivre et d’être au monde dans un monde où la politique est avant tout exploitation et manipulation. On ne sort pas indemne des œuvres de cette romancière à laquelle l’académie Nobel a décerné son prix de littérature en 2007. C’est donc un véritable cadeau aux inconditionnels de Doris Lessing que viennent d’offrir les éditions Flammarion avec leur publication en français, dans une traduction de Philippe Giraudon, de Ces prisons où nous choisissons de vivre, recueil de six conférences données par l’auteur entre 1985 et 1992. Les cinq premières conférences de l’ouvrage ont été commanditées à Doris Lessing dans le cadre des prestigieuses Conférences Massey organisées par l’Université de Toronto autour d’une thématique généralement choisie par l’auteur et transmises en direct sur la radio canadienne CBC. La dernière a été donnée en 1992 lors d’un congrès à l’Université Rutgers.

Doris Lessing, née en Iran en 1919, décédée en 2013 à Londres, élevée au Zimbabwe (à l’époque Rhodésie), où ses parents cherchent fortune, adhère en 1952 au parti communiste et s’en retire par désillusion après l’entrée des chars soviétiques à Budapest. Elle garde de cette expérience une méfiance croissante vis-à-vis des dogmes, des extrémismes et des carcans quels qu’ils soient, y compris le féminisme. Mieux que libérale, sa pensée est libératrice, volontiers à contre-courant, et les textes de Ces prisons où nous choisissons de vivre en sont à la fois la meilleure illustration et une parfaite initiation à son œuvre.

Dans le texte de la première conférence, « Quand les hommes de l’avenir nous observeront », l’auteur emprunte, comme le titre l’indique, le regard de l’humanité du futur sur celle du passé pour mieux mettre en évidence à la fois la cruauté naturelle de l’être humain et la propension des foules au mimétisme : « Bien souvent, les émotions collectives nous semblent les plus nobles, les meilleures et les plus belles. Pourtant, un an, cinq ans, dix ans, cinquante ans plus tard, les gens se demanderont : “Comment ont-ils pu croire des choses pareilles ?” » De là découle et se précise le raisonnement qui introduit la suite.

« Vous êtes damnés, nous sommes sauvés », est le titre du texte suivant. Doris Lessing y dénonce l’esprit de meute et invite les parents à éduquer les enfants dans un esprit minoritaire de manière à leur permettre de se dissocier, malgré les risques, de la « bonne conscience collective » et de sa propension naturelle à agir par automatisme, avec tous les abus que cela implique.

Dans le troisième texte, « Changer de chaîne pour regarder Dallas », Doris Lessing traite des techniques de lavage de cerveau. Elle met en garde contre l’efficacité de la manipulation de la pensée à laquelle les esprits les plus sains seraient les plus vulnérables, qu’il s’agisse de politique, de marketing, de publicité ou de show business. Elle souligne notamment que le spectacle permanent de la violence servi au cinéma a émoussé en nous sensibilité et empathie.

Ce pouvoir du marketing et de la célébrité, l’auteur le met à l’épreuve dans une confidence qui fait l’objet de sa quatrième conférence, « Esprits de groupe ». Elle y raconte l’épisode où elle a proposé à ses éditeurs deux ouvrages qu’elle a signés du pseudonyme Jane Somers, prétendant qu’il s’agissait d’une inconnue qu’elle souhaitait voir publier. Aucun n’avait deviné le subterfuge.

Dans le cinquième texte, « Laboratoires du changement social », il sera question, autour du personnage d’Akhnaton, de l’anticonformisme et de la nécessaire étude des idées en vue du bien commun. Le sixième texte analyse l’effet nocif de la culture communiste sur le langage et notamment cette langue de bois, « rhétorique imbécile » dit l’auteur, dont elle a contaminé slogans et discours.

En ces temps de confinement, il importe de savoir que les prisons ne sont pas toujours celles que l’on croit. L’écho posthume de ce recueil nous rappelle la nécessité de nous méfier de nos propres convictions.


Ces prisons où nous choisissons de vivre de Doris Lessing, Flammarion 2020, 160 p.


Longtemps, Le Carnet d’or de Doris Lessing a été ce livre qu’on se recommandait de femme à femme ; manuel de vivre et d’être au monde dans un monde où la politique est avant tout exploitation et manipulation. On ne sort pas indemne des œuvres de cette romancière à laquelle l’académie Nobel a décerné son prix de littérature en 2007. C’est donc un véritable cadeau aux...

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