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Culture - Ces couples confinés

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige : Il faudrait tenir un cahier de rêveries

Les deux artistes/cinéastes sont confinés à Paris. En proie à leurs angoisses mais aussi à leurs rêves, ils témoignent, telle une et une seule entité de cet état qui chamboule leur vie.

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige : le selfie d’un couple confiné et soudé. Photo DR

Où êtes-vous, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ?

Nous sommes confinés à Paris avec nos deux enfants, Alya, 20 ans, qui est rentrée de Londres où elle étudie, et Ramzi, qui a 9 ans. À Paris, c’est assez strict, nous ne pouvons pas nous déplacer à plus d’un kilomètre de chez nous. Nous sommes souvent contrôlés. Nous ne voyons pratiquement personne. Le petit jardin et la table de ping-pong qui sont en face de chez nous ont été grillagés pour interdire à quiconque de s’y aventurer. Donc, nous nous retrouvons tous sur le petit bout de terrain libre.

Étrange et paradoxale décision. Comme l’absence incroyable de masques, de gants dans les pharmacies. Tout cela nous montre bien le sentiment d’invulnérabilité de pays qui ne se sont pas assez préparés et qui ont tué certaines industries par excès de libéralisme effréné en comptant sur une globalisation qui a montré ses limites.

Que faites-vous ?

Nous nous occupons, c’est sûr. Nous rangeons, nous cuisinons, nous écrivons, nous lisons, nous regardons des films, nous faisons l’école à la maison, nous dormons, nous angoissons, nous jouons, nous rions, nous angoissons encore, nous pensons à l’état du monde, nous pleurons, nous essayons de faire des prédictions pour l’après… Nous rêvons beaucoup aussi. C’est incroyable ce que nous rêvons et visiblement tout le monde rêve autour de nous aussi. Il faudrait tenir des cahiers de rêveries de ces temps troubles. Nous sommes comme tout le monde, paumés entre espoir et désespoir, entre peur et optimisme, entre « c’est une grande chance de pouvoir se retrouver en famille et ça va faire beaucoup de bien à la planète » à « je veux ma vie d’avant, mais pas le monde d’avant… ». Nous nageons dans nos contradictions.

Ce n’est pas votre premier confinement ?

Joana Hadjithomas : Ce n’est pas la première fois que je suis confinée. Je l’ai été lors de mes deux grossesses. La première, je me suis allongée pendant 5 mois pour ma fille et 4 mois pour mon fils. Allongée sur mon lit sans bouger ou presque. Je ne suis pas sortie de la maison pendant tout ce temps. La chambre devenait mon monde, chaque petite chose, un événement, chaque signe, la possibilité d’une nouvelle fiction. Khalil, à l’époque, me rapportait des images de l’extérieur. Ces deux moments ont profondément changé notre regard et nous ont poussé à beaucoup écrire. Nous avons toujours voulu raconter ce moment, nous en avons d’ailleurs fait une vidéo qui s’appelle Don’t Walk.

Quel regard portez-vous sur le 7e art ?

Juste avant le confinement, nous travaillions sur notre nouveau film de fiction, Memory Box, tourné à Montréal et à Beyrouth, qui revisite notre adolescence à Beyrouth dans les années 80. Nous étions dans la dernière ligne droite, une grande course depuis 2 ans pour faire ce film et le terminer. Mais nous n’avons pas pu, tout s’est arrêté d’un coup… Le cinéma lui-même, comme tant de secteurs, n’a jamais été aussi arrêté, empêché simultanément sur toute la planète. Pas ou peu d’équipes qui tournent, presque aucune caméra ne fonctionne ou juste celles de nos téléphones et de nos caméscopes privés. Beaucoup de chômage à prévoir, de difficultés. Les grands festivals annulés les uns après les autres. On prédit un très grand nombre de fermetures de salles de cinéma. Quand les gens voudront-ils repartir au cinéma ? Quel genre de films vont encore pouvoir exister? La télé va-t-elle tout dévorer ? C’est pourtant l’art et le cinéma, la littérature et la musique qui nous aident à vivre en ce moment. Nous avons l’espoir que ces formes artistiques pourront résister. Il faudra se réinventer. Comme dans le monde de l’art contemporain où il va y avoir une profonde remise en question. D’un côté, ce n’est pas plus mal, il y avait trop de dérives. Mais d’un autre côté, beaucoup de petites structures indépendantes et d’artistes vont être confrontés à de grandes difficultés financières.

Que ressentez-vous en confinement à Paris ?

Être confinés à Paris, pour nous, est un sentiment très étrange. Ça fait quelques années que nous vivons dans deux villes, Paris et Beyrouth, 6 mois dans chaque pays. Nous arrivions à être à Beyrouth tous les mois ou deux mois maximum. Jamais nous n’avons senti que nous étions loin et nous ne vivions pas au Liban. Mais là, vivre ce confinement ailleurs qu’à Beyrouth nous fait sentir combien nous appartenons à cette ville, combien elle nous hante et nous habite, combien elle est notre ville. Et combien nous manquent nos familles, les amis, les collègues, l’équipe d’Abbout Productions ou de Metropolis, et tous ces gens qui nous importent, que nous les connaissions ou non, qui se battent pour de meilleurs lendemains. C’est presque comme si, tout à coup, nous nous retrouvions perdus dans une ville qui est pourtant aussi la nôtre. Comme un sentiment d’exil qu’on n’a jamais ressenti avant.

Un exil du monde aussi ?

Même s’il était devenu très difficile d’y vivre, de l’accepter, à tous les niveaux politique, économique, climatique ; même si on aspirait à son changement profond, voir ce monde sombrer est angoissant. Nous nous disons parfois qu’il est possible de sombrer avec lui. Nous en désirons un autre, mais il faudra le reconstruire entièrement. Saurons-nous le faire ? Et cette crise économique terrible, qui est déjà là ou qui suivra, pourra-t-on en venir à bout ?

Personne n’est à l’abri, nous sommes tous vulnérables. Certains pensaient pouvoir s’en sortir au détriment des autres... Eh bien non ! Ça ne marche pas, ce monde à naître sera solidaire ou ne sera pas.

Nous avons peur aussi de l’après, des dérives : contrôler les gens, tracer, trier, mettre de côté ceux qui sont malades ou âgés, intégrer des puces pour savoir si l’on rencontre des gens malades sur notre chemin… Quelle horreur... Nous étions déjà tellement surveillés et les libertés individuelles étaient déjà souvent sacrifiées…

Et puis cette bulle dans laquelle nous sommes tous plongés dans nos intérieurs, nos maisons, saurons-nous la faire exploser ? Ces distances imposées entre nous, pourrons-nous les abolir une fois libérés de tout ça ? Oserons-nous encore embrasser un inconnu, serrer des mains, faire des tas d’étreintes à des fêtes ou quand nous sommes heureux ?

Que faire dans l’immédiat ?

Se recentrer et réfléchir aux grandes batailles à venir. Celle de la révolution, celle qui se faisait de façon admirable, qui nous laissait plein d’espoir, celle qui montrait une combativité, une créativité, une force, une solidarité. Elle est encore là, à l’œuvre.

Nous l’entendons, nous la voyons gronder, exploser bientôt. Tant d’injustices, de corruption, cela rend fou. Certaines images brisent le cœur. Penser que pour certains, il faut choisir entre la faim ou le coronavirus. Tout le monde n’a pas le luxe et la possibilité de rester confiné. Mort rapide ou mort lente, mal direct ou différé, respect des normes d’un monde qui veut faire survivre les gens, mais qui les affame depuis si longtemps…

Une réflexion à méditer, pour conclure ?

Gilles Deleuze écrivait : « Être de gauche c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ; être de droite c’est l’inverse. » Cette crise nous oblige tous à penser le monde, son pays, ses proches et soi, tout dans le même mouvement. Nous n’avons pas le choix.

Se souvenir aussi de ce que nous avons expérimenté dans notre recherche artistique sur les histoires des villes à travers leurs sous-sols. Les prélèvements archéologiques et géologiques nous apprennent qu’à une catastrophe succède toujours une régénération...


Où êtes-vous, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ? Nous sommes confinés à Paris avec nos deux enfants, Alya, 20 ans, qui est rentrée de Londres où elle étudie, et Ramzi, qui a 9 ans. À Paris, c’est assez strict, nous ne pouvons pas nous déplacer à plus d’un kilomètre de chez nous. Nous sommes souvent contrôlés. Nous ne voyons pratiquement personne. Le petit jardin et la table...

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