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Rencontre

Pierre Mouzannar et son conte d’une nuit arabe

Le jeune cinéaste de 22 ans a été primé pour son premier opus, « An Arabian Night », au Festival International du court-métrage de Clermont-Ferrand qui a eu lieu en février dernier. « L’OLJ » a rencontré ce grand blond dégingandé et affable.

Pierre Mouzannar a reçu la mention spéciale du jury étudiant international au Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand, édition 2020. Photo DR

Pierre Mouzannar reçoit sur la terrasse de l’appartement familial, coronavirus oblige. D’abord timide, ce grand blond au sourire désarmant s’anime dès que la discussion touche au 7e art. D’aucuns pourraient penser qu’il est tombé dedans dans sa petite enfance, ses parents étant de grands cinéphiles. Mais le jeune homme avoue n’avoir subi aucune influence, aucune pression jusqu’à l’âge de 14 ans, et affirme que le cinéma, pour lui, ne voulait pas dire grand-chose.

La première fois qu’il s’est retrouvé dans une salle obscure, il a d’ailleurs pensé qu’il s’agissait d’une grande fête. Pour rejoindre sa place au bout de la rangée, il a salué tout le monde au passage. Il avait 5 ans et on projetait Babar. Il n’avait pas tout à fait tort, le cinéma est bien une fête où l’on célèbre la vie. Et pourtant, il reconnaît un attachement à l’univers cinématographique, venu sur le tard : « Je n’ai pas été un enfant des salles obscures comme mes parents, mais plutôt celui des DVD ! J’ai eu la chance d’être cette personne sur un milliard peut-être ayant à sa portée plus de 100 ans d’histoire du cinéma, pour un minimum de 150 pays. » La collection de son père s’élève en effet à 15 000 titres. « Plutôt qu’une salle remplie de monde et un seul film projeté, dit Mouzannar, j’étais ce jeune garçon, seul, avec plein de films qui s’offraient à lui avec tout ce que cela comporte comme récits et découvertes. Mais il m’arrive bien sûr d’aller savourer un film dans une salle obscure. Comme dernièrement, quand j’ai revu Les Clowns de Fellini (mon maître et idole) dans une petite salle d’art et d’essai à Paris. Quand on assiste à une grande œuvre au cinéma, on a le sentiment d’être connecté, qu’on fait intégralement partie du film. Toute la salle riait et vibrait au même rythme, c’était magique comme un magnifique moment de partage où l’espace nous enveloppait, et nous étions l’audience du cirque de Fellini. »

C’est à Londres que Pierre Mouzannar a obtenu sa licence en Practical Film Making, à la Central Film School. Après avoir passé trois ans au Royaume-uni, il retourne au Liban pour se concentrer sur ses prochains courts-métrages. À une éventuelle option de poursuivre des études en master, ce jeune cinéaste en herbe préfère l’expérience sur le terrain. « Le processus de penser le projet, de l’écrire, de l’aimer, de le détester, de le monter et de le mettre en scène est, pour moi, plus efficace et plus enrichissant que de se confiner dans des salles d’université. Avec les mêmes ressources, le temps et l’argent, on peut faire des films et aller à l’école de l’apprentissage », dit-il.


Pierre Mouzannar a reçu la mention spéciale du jury étudiant international au Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand, édition 2020. Photo DR

Morceaux de vies et d’images

Et voilà que son premier opus, intitulé An Arabian Night, reçoit en février dernier la mention spéciale du jury étudiant international au Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand, édition 2020.

« An Arabian Night est un conte, ou plutôt une fable, confie Pierre Mouzannar. On y voit un jeune soldat anglais, plutôt naïf, venu taper des balles sur un mur dans un club de sport à une heure tardive de la nuit, avant son premier déploiement en Irak. Et voilà qu’il fait une rencontre décisive avec le gardien de nuit du club, un immigré irakien, qui lui servira de conscience. » « Une situation tout à fait improbable », ajoute le jeune metteur en scène. « Parmi les deux personnages du film, Omar est celui qui a le plus de charisme, de présence, d’assurance et surtout de connaissances face à Michael, l’Anglais incrédule et mal informé quant à la politique étrangère de son pays et qui obéit aveuglement aux exigences de sa citoyenneté. »

Ces personnages venus de deux mondes diamétralement opposés se racontent leur vie, argumentent et s’écoutent jusqu’au petit matin. Mais plus que les mots, c’est un partage d’images et de séquences de films projetées, de rêves et de cauchemars partagés, comme si les mots n’étaient pas suffisants. Et la musique suit comme un mélange de cultures où l’oriental se conjugue à l’occidental et vice-versa. Omar, de sa petite chambre ornée de motifs orientaux, va éclairer Michael. Au-delà de l’aspect merveilleux de cette histoire, il convient de se demander ce qu’a voulu dire Pierre Mouzannar. « Ayant vécu à Londres, j’ai réalisé que le Royaume-Uni était pour beaucoup dans la situation actuelle de la région du Moyen-Orient, responsable, sur le plan historique, du chaos imposé. Mais c’est aussi sans doute le seul pays colonisateur où l’on ressent comme une gêne de la part des autochtones, comme une envie de faire amende honorable. » Et de poursuivre : « Mon choix s’est porté sur l’Irak car son cas est assez représentatif. C’est un peu le symbole du pays déchu et détruit par l’étranger... On ne peut comprendre la politique du monde qu’en étudiant l’histoire, et c’était important de résumer ce que j’avais vécu à Londres durant ces trois années à travers les éléments politiques, à travers l’immigration. Quant au choix du lieu où se passe le film, il répond à différents critères. D’abord, depuis tout petit avec mes amis, c’était un vrai plaisir pour nous d’aller la nuit investir des lieux interdits : pénétrer l’enceinte de l’école à 11 heures du soir par exemple. J’avais aussi besoin d’un grand espace pour insister sur la petitesse de l’humain. »

Dans ce premier court-métrage, Pierre Mouzannar ne se contente pas de raconter une histoire, il innove dans ses plans, quand il capte ses personnages, limite au bord du cadre, comme s’ils se parlaient à eux-mêmes. Les plages de silence sont alors pleines d’éloquence...

« Aujourd’hui, après An Arabian Night, je me sens beaucoup plus armé pour attaquer un deuxième court-métrage et j’espère, pourquoi pas, un long-métrage », conclut Pierre Mouzannar, déjà sur la bonne voie.

Fiche technique

« An Arabian Night » de Pierre Mouzannar, avec Haris Salihovik, Murat Erkek, Marianne Hidari.

Scénario et mise en scène : Pierre Mouzannar.

Production : Marianne Hidari et Amelia Wall.


Pierre Mouzannar reçoit sur la terrasse de l’appartement familial, coronavirus oblige. D’abord timide, ce grand blond au sourire désarmant s’anime dès que la discussion touche au 7e art. D’aucuns pourraient penser qu’il est tombé dedans dans sa petite enfance, ses parents étant de grands cinéphiles. Mais le jeune homme avoue n’avoir subi aucune influence, aucune pression...

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