Éclairage

Les espions face au Covid-19

Dans certains cas, les services de renseignements peinent à collecter l’information, alors qu’ils doivent rester vigilants contre tout type de menace comme le terrorisme.

Dans un métro, les voyageurs utilisent des masques protecteurs. Une habitude qui dérange le travail des services de renseignements pour qui la surveillance de masse est l’un des enjeux de la lutte contre la propagation du virus. Adem Altan/AFP

On ne peut pas dire qu’ils ne l’avaient pas vu venir. « Alors que la prospective n’est pas le point fort des services, plusieurs rapports de la CIA avaient prédit ce qui arrive aujourd’hui avec cette pandémie planétaire, dans des termes plutôt prémonitoires. Les observations qui y figurent ne sont cependant pas toujours pris en compte par les dirigeants », estime Olivier Mas – contacté par L’Orient-Le Jour –, ancien cadre de la DGSE et auteur de Profession espion et créateur de la chaîne YouTube sur le renseignement Talks with a Spy. Malgré ces rapports, les services de renseignements du monde entier ont semblé impréparés face à cette crise du coronavirus, à tel point que le spécialiste du renseignement Micah Zenko parle de «  pire échec du renseignement dans l’histoire américaine  ».

Alors que le vocabulaire martial est dans la bouche de nombreux dirigeants, les services de renseignements sont aux aguets. « Dans cette guerre, les services secrets doivent anticiper en amont les menaces de tout type. Travailler autrement et s’adapter », explique à L’Orient-Le Jour Bernard Squarcini, ancien directeur de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure, ex-DCRI) et président de Kyrnos Conseil. Les services de renseignements peinent à collecter l’information dans certains cas, alors qu’elle est indispensable pour limiter les conséquences humaines et économiques du Covid-19. Les agences ont cherché à dresser un tableau précis des épidémies de coronavirus dans le monde, mais elles ont été confrontées à de sérieuses lacunes dans leur capacité à évaluer la situation dans des pays dits « foyer du virus », d’abord la Chine, puis dans un deuxième temps l’Iran. Ces pays sont connus par les agences d’espionnage comme des « cibles difficiles » en raison des contrôles étroits imposés par l’État sur l’information. Les agences ne recherchent pas seulement à connaître le nombre de contaminés ou de morts réels, mais également les moyens politiques mis en place sur la manière dont la crise est gérée. Washington répète en continu depuis des semaines que « les campagnes de désinformation » chinoises et iraniennes, entre autres, auraient causé de sérieuses conséquences dans la prévention de pays tiers face aux dégâts du Covid-19 – comme si le bureau Ovale cherchait à se dédouaner de sa mauvaise gestion de l’épidémie. Le renseignement américain estime que le nombre de morts et de cas de contamination affichés par Pékin sont faux et intentionnellement en deçà de la réalité. « Pékin a essayé de minimiser l’ampleur du phénomène afin de ne pas nuire à l’image du pays. Lorsque la pandémie a gagné l’ensemble des continents, il n’était plus nécessaire de cacher ce qui apparaissait désormais évident », affirme Olivier Mas.

La surveillance de masse devient l’un des enjeux de la lutte contre la propagation du virus. Les services secrets et des entreprises expertes dans les technologies de surveillance offrent leurs services aux États. La très controversée start-up de reconnaissance faciale Clearview – présentée par le New York Times comme « l’entreprise secrète qui pourrait bien changer la vie privée telle que nous la connaissons » – est en discussion avec plusieurs agences de santé américaines pour les aider à retracer les déplacements récents des patients contaminés et identifier les personnes qui risquent de l’avoir été au contact des premiers. La Chine, la Corée du Sud et Israël utilisent déjà ces procédés pour lutter contre la propagation du coronavirus.

Les services sont par ailleurs aussi impliqués face à la crise sanitaire. « Tout le monde a besoin des mêmes équipements et médicaments pour sa population au même moment, alors que les stocks sont insuffisants face à cette pandémie inédite. Les États peuvent être tentés d’utiliser leurs services pour identifier où se trouvent les stocks existants et comment mettre la main dessus avant les autres », estime Olivier Mas.

Des opérations compromises

Les services doivent aussi rester vigilants face à tout type de menace ordinaire, malgré la crise mondiale. Le pilier du métier du renseignement reste le contact humain. Il devient parfois impossible et peut compromettre des missions de haute importance, notamment la prévention de la menace terroriste. « Les services veillent encore plus sur la menace islamiste, car il s’agit d’une menace présente à un niveau élevé. Les jihadistes de l’EI surnomment le Covid-19 “le guerrier d’Allah” ou la “punition de l’humanité” », déclare l’ex-patron de la DGSI. L’autre plus gros défi posé par le Covid-19 est l’incapacité des officiers SR de terrain à travailler dans des zones très contaminées, en particulier celles avec des restrictions à la circulation. Il faut changer de stratégie et trouver d’autres moyens pour se procurer l’information, surtout quand les gouvernements et les populations sont presque exclusivement concentrés sur la maladie. « Le renseignement a besoin d’échanges entre les individus pour fonctionner correctement, notamment entre la source humaine et son traitant. Mais, par ailleurs, les messageries du renseignement militaire sont suffisamment chiffrées pour être utilisables depuis le domicile des agents, mais les interceptions sont toujours possibles », explique l’ancien cadre de la DGSE.

Les services secrets américains jugent que l’épidémie du Covid-19 représente « une opportunité privilégiée pour les criminels ». L’éventail est large : du pillage économique et stratégique à l’altération des données, en passant par la paralysie des serveurs et l’ingérence d’un pays étranger dans l’opinion publique via la diffusion de fake news. « Il n’y a pas de signe de trêve pour la cybercriminalité alors que le monde est à l’arrêt », constate Ben Read, analyste en cyberespionnage pour la société américaine FireEye. Cette dernière a observé des tentatives de piratage à l’encontre de près d’une centaine d’entreprises réparties sur plus d’une vingtaine de pays, dont la France, le Royaume-Uni et les États-Unis. Pratiquement tous les secteurs économiques sont représentés, en particulier les banques, la défense, les technologies et la santé. « C’est l’une des campagnes les plus larges que nous ayons vues ces dernières années », estime la société de sécurité. Plusieurs responsables à l’agence Reuters ont par ailleurs déclaré la semaine dernière que des hackers liés à l’Iran avaient tenté de pirater les comptes de membres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) via le phishing, une technique de piratage consistant à utiliser de fausses pages web pour inciter les utilisateurs à cliquer sur des liens, ou à saisir des informations sensibles qui peuvent être utilisées pour pénétrer dans les comptes et les réseaux.


On ne peut pas dire qu’ils ne l’avaient pas vu venir. « Alors que la prospective n’est pas le point fort des services, plusieurs rapports de la CIA avaient prédit ce qui arrive aujourd’hui avec cette pandémie planétaire, dans des termes plutôt prémonitoires. Les observations qui y figurent ne sont cependant pas toujours pris en compte par les dirigeants », estime...

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