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Témoignage

« Le Covid-19 est effrayant parce que imprévisible » : Intissar Sleiman, médecin libanaise au cœur de l’enfer lombard

Originaire du Akkar, l’urgentiste est installée en Italie depuis les années

quatre-vingt.

Intissar Sleiman, médecin urgentiste libanaise, en Lombardie, foyer de l’épidémie de coronavirus en Italie.

« Nous commençons enfin à sortir un peu la tête de l’eau ! » Dans la nuit de vendredi à samedi, alors qu’Intissar Sleiman était sur le pont à l’hôpital de la Fondazione Poliambulanza de Brescia, dans le nord de l’Italie, « seulement » huit personnes atteintes du Covid-19 ont été admises en douze heures. Pour cette médecin urgentiste d’origine libanaise, ce chiffre représente une éclaircie dans la crise sanitaire que vit depuis six semaines la Lombardie, épicentre de l’épidémie de coronavirus en Italie.

Fin février, ce sont plus de 450 patients contaminés par le coronavirus que l’établissement dans lequel travaille cette cinquantenaire énergique accueillait par semaine.

Avec plus de 16 500 morts, l’Italie est, jusqu’à présent, le pays le plus endeuillé au monde par le coronavirus. La Lombardie, poumon économique de la péninsule, reste la région la plus touchée avec plus de 9 200 morts pour plus de 51 000 cas.

« Le 25 février, les patients ont commencé à arriver par dizaines aux urgences. En quelques jours, 400 lits étaient occupés dans des chambres normales et autour de 70 lits aux soins intensifs », se souvient la médecin, originaire de Halba dans le Akkar. « Nous avons été confrontés à un tsunami qui nous a complètement submergés », dit-elle, dans un entretien réalisé via Skype.

Depuis des semaines, la Libanaise ne compte plus ses heures à l’hôpital. « Chaque patient réagit différemment à la maladie, il faut donc constamment s’adapter », explique la médecin, également spécialiste des maladies internes. À cela s’ajoute le fait que l’insuffisance respiratoire, un des symptômes les plus graves du Covid-19, peut apparaître à tout moment. « Cette maladie est effrayante parce que imprévisible », lâche-t-elle.


(Lire aussi : « Face au virus, les Libanais ont agi avec responsabilité », affirme un médecin libanais aux USA)


« Les patients sont seuls, ils ont peur »
« Ce qui n’est pas facile, pour le corps médical, c’est de se dire qu’en l’absence de traitements avérés et de vaccin, nous sommes surtout là pour apporter notre soutien aux malades », souligne Intissar Sleiman, installée en Italie depuis 1983. Ces « attentions » sont en outre limitées par toutes les mesures de précaution visant à éviter la contagion. « Les patients sont seuls, ils ont peur, et tout ce qu’ils peuvent voir, ce sont nos yeux. Ils veulent qu’on leur tienne la main, mais nous devons faire attention aux contacts… » raconte-t-elle.

Chaque jour, la médecin rassure les malades du mieux qu’elle peut, « quitte parfois à leur mentir, à leur dire qu’ils vont aller mieux si c’est cela qu’ils veulent vraiment entendre ». « C’est une situation terrible », ajoute-t-elle. Un silence s’installe au bout de la ligne. Quand elle reprend et évoque les décès survenus au sein de son établissement, sa voix grave se brise : « En un mois d’épidémie, nous avons eu autant de morts qu’en un an en temps normal… »

Suite au décès, il faut appeler la famille. « C’est le moment le plus tragique. En plus d’annoncer le décès aux proches, il faut leur dire qu’ils ne peuvent pas venir chercher la dépouille mortelle. À plusieurs reprises, j’ai fondu en larmes au téléphone », reconnaît-elle.

Et puis il y a la peur d’attraper le virus. « Il est impossible de ne pas craindre d’être contaminé. Une peur renforcée par ce que l’on voit de l’effet du virus sur les patients », reconnaît-elle. Elle essaie d’y penser le moins possible. « Nous devons faire notre travail, ces gens ont besoin de nous », affirme-t-elle dans un arabe où se mêlent accents italien et libanais du Akkar.


(Lire aussi : Un médecin libanais victime du Covid-19 à São Paulo)


« Un au revoir qui nous comble »
Heureusement, les dernières semaines ont également été marquées de petits moments de bonheur qu’Intissar Sleiman n’est pas près d’oublier. « Il n’y a pas de joie comparable à celle que l’on ressent lorsque l’on peut annoncer à un patient qu’il peut quitter l’hôpital. C’est un au revoir qui nous comble. »

Si elle tient le coup en ces semaines de « montagnes russes émotionnelles » et de fatigue, c’est grâce à « la grande communauté que forme tout le personnel hospitalier ». « Médecins, infirmiers et infirmières, personnel administratif et d’entretien, nous sommes tous ensemble dans cette situation et partageons les mêmes objectifs, et cela est très important », dit-elle.

D’autant plus important qu’une fois hors de l’hôpital, la médecin doit se confiner. « C’est difficile de ne pas avoir quelqu’un à qui parler pour extérioriser ce que l’on vit », souligne-t-elle. « Normalement, je vois mes amis, ma sœur qui vit également en Italie, mes neveux, explique Intissar Sleiman, qui vit seule. Mais maintenant, je ne fais que passer de l’hôpital à la maison, et vice versa. Quand je rentre, je suis trop épuisée pour appeler mes proches ou ma famille ici ou au Liban. »

Le stress émotionnel que vit la médecin s’invite également dans ses nuits. « Je me réveille plusieurs fois, je fais des cauchemars bien plus que d’habitude. »

Alors quand, le week-end dernier, le nombre des décès a commencé à baisser, ce fut une belle nouvelle pour la docteur Sleiman. Même si le bilan est reparti à la hausse en ce début de semaine.

« Nous commençons enfin à sortir un peu la tête de l’eau », estime-t-elle, jugeant que cela est dû « au confinement qui commence à faire effet ». De nombreuses villes lombardes ont été placées en quarantaine dès le 22 février, puis l’ensemble de l’Italie le 10 mars. « C’était le seul moyen de s’en sortir, vu que l’on n’a pas encore de traitement à l’efficacité avérée. »


L’après-coronavirus
Malgré des journées trop chargées, la médecin garde un œil sur son Liban natal, où elle revient plusieurs fois par an voir sa famille. Elle se dit rassurée de voir que les responsables libanais ont « rapidement pris des mesures » pour confiner la population. « Les gens doivent maintenant comprendre que c’est dans leur intérêt de rester chez eux », martèle-t-elle. « J’ai bien dit à ma mère et ma sœur, qui vivent toujours à Halba, qu’elles n’avaient pas intérêt à sortir de la maison ! » lance-t-elle en riant.

Pour Intissar Sleiman, la crise sanitaire et humaine que vivent la Lombardie, mais aussi le reste du monde va avoir un impact indélébile sur notre perception de la vie et nos relations avec les gens que nous aimons. Avec la distanciation et l’isolement, « notre vie change, mais nous apprenons aussi à faire plus attention aux autres, à approfondir nos relations », estime la médecin urgentiste. Un sourire se dessine sur le visage qui emplit l’écran de l’ordinateur. Le sourire de quelqu’un qui, malgré tout, veut tirer les leçons positives de cette expérience inédite.



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« Nous commençons enfin à sortir un peu la tête de l’eau ! » Dans la nuit de vendredi à samedi, alors qu’Intissar Sleiman était sur le pont à l’hôpital de la Fondazione Poliambulanza de Brescia, dans le nord de l’Italie, « seulement » huit personnes atteintes du Covid-19 ont été admises en douze heures. Pour cette médecin urgentiste d’origine...

commentaires (4)

Bravo! Nos prières vont pour tous les gens qui vont travailler pour assurer les besoins de la population dans le monde entier. Que dieu les protège.

Sissi zayyat

15 h 20, le 08 avril 2020

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Commentaires (4)

  • Bravo! Nos prières vont pour tous les gens qui vont travailler pour assurer les besoins de la population dans le monde entier. Que dieu les protège.

    Sissi zayyat

    15 h 20, le 08 avril 2020

  • Bon courage et que Dieu soit avec elle, ses collègues et bien sûr leurs malades.

    Wlek Sanferlou

    14 h 17, le 08 avril 2020

  • Courage, santé et longue vie à cette médecin et à tous ceux et celles qui se dévouent nuit et jour dans le monde entier pour soigner les malades, sauver des vies et tenter de trouver un traitement ou un vaccin à ce maudit virus

    Georges Airut

    09 h 32, le 08 avril 2020

  • QUE DIEU LUI DONNE COURAGE ET LA GARDE.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 06, le 08 avril 2020