Ronald BARAKAT

Message de Corona au monde

Chers citoyens du monde,

Tout d’abord, je suis franchement désolé d’avoir chamboulé votre vie, d’avoir paralysé vos activités et de vous avoir assigné à résidence, mais il le fallait. Il fallait remettre un peu d’ordre dans ce train de vie désordonné, en vigueur presque partout dans le monde. D’où mon caractère pandémique.

Veuillez croire que ma venue parmi vous, si elle vous cause du désagrément, de la peine, du souci, des angoisses, des pertes humaines, n’en est pas moins bénéfique à plus d’un titre. À vrai dire, je ne brime votre liberté que pour vous libérer : de vos aliénations aux plaisirs, de vos divertissements abrutissants, de ce mode de vie débridé, superficiel, de cette unidimensionnalité plombée, sans horizon, de votre hygiène de vie délétère, polluante, qui a épuisé et asphyxié la planète. D’où mes effets épuisants et asphyxiants, pour que vous ressentiez, à votre tour, ce que vous causez à la nature et à la biosphère. Ma venue est aussi pour vous pousser à revoir votre régime alimentaire qui n’est plus omnivore, ni même carnivore, mais qui dévore tout, sans distinction, sans retenue. Tout passe dans votre estomac d’autruche. En effet, aucune bête n’est épargnée, sauvage ou domestique, dans certaines régions voraces du Globe. Même les plus « humaines » sont inhumainement englouties. D’où je viens, de ma région d’origine, en Chine, tout y passait et trépassait dans les marchés de la mort. On s’empiffrait même de chauves-souris, de rats et de serpents. C’était l’horreur à Wuhan et ailleurs. Jusqu’au moment où mon microorganisme a muté et leur a, finalement, « souri ». Il leur fallait ce coup de frein, aussi brutal que leur brutalité et leur cruauté envers les animaux.

Il vous faut, chers humains, mettre de l’ordre dans votre tube digestif, qui n’est pas fait pour tout digérer. Vous êtes appelés, par moi, à plus de considération, de respect, d’humanité envers la faune et la flore. Tout ne se mange pas. Il faut savoir contempler les êtres vivants, s’en émerveiller, voire les aimer. Avoir de la compassion pour ce que vous qualifiez comme étant des « bêtes » et qui sont des créatures sensibles et intelligentes. Vous n’êtes pas supérieurs aux animaux, mais leurs associés dans l’entreprise de la vie, les colocataires d’un même habitat. Il vous est demandé de vivre harmonieusement avec votre milieu. Ce sont vos partenaires, et non vos proies. Vous ne devez pas être leurs prédateurs, mais leurs protecteurs. Comme eux, vous êtes des visiteurs de passage sur cette terre. Vous n’en êtes pas les propriétaires. Respectez les équilibres naturels afin d’éviter ce genre de rééquilibrage forcé. Laissez de bonnes traces de votre voyage ici-bas, un bel héritage.

Mettez à profit votre confinement forcé pour réfléchir sur ces questions et d’autres, pour méditer, pour marquer un temps de pause dans cette course effrénée et hystérique, pour dialoguer, pour recalibrer votre vision de la vie, car l’après-moi, Corona, ne sera pas comme l’avant. Du moins je l’espère ! Pour qu’une nouvelle mutation ne fasse pas plus de ravages ! Que ce retour obligatoire au foyer soit l’occasion de rétablir ou d’améliorer les rapports familiaux, la communication entre les membres de la maisonnée. Qu’il serve à désintoxiquer les parents « workaholic », à les rapprocher l’un de l’autre, ainsi que de leurs enfants qui n’attendent pas qu’on subvienne seulement à leurs besoins matériels, mais également – et surtout – affectifs.

Il est vrai que j’ai réussi, par la secousse que j’ai provoquée, à susciter plus le pire que le meilleur en vous. Le pire, je l’ai malheureusement vu dans les ruées vers les supermarchés, suivies des bousculades et des empoignades dans les rayons. Et cela, partout où je sévis. Vous étiez là, paniqués, affolés, enragés, à vous arracher les produits alimentaires et, surtout, le papier toilette ! Par ce comportement primaire, vous avez montré un visage pas très civilisé du XXIe siècle, mais préhistorique qui rappelait l’homme des cavernes ! Vous avez prouvé à quel point l’homme moderne, civilisé, peut ressembler, lors des grandes épreuves, à son ancêtre du Paléolithique. Devant les étalages, vous avez étalé au grand jour votre égoïsme, votre propension à tout prendre pour vous et votre famille et ne rien laisser aux autres. C’est votre survie qui compte, dussiez-vous piétiner les autres. Comme c’est lâche et laid ! Vous avez aussi révélé votre côté incongru, déroutant. Les psychologues, psychanalystes, journalistes d’investigation n’arrivaient pas à s’expliquer cet engouement pour le papier toilette ! Et pourtant, vous avez de l’eau en abondance ! Privilégiez le lavage ! Consommez moins de papier ! Pensez à l’environnement !

Heureusement que j’ai vu aussi le meilleur : ces braves médecins, infirmières, infirmiers, soignants, aides-soignants, engagés dans la bataille, jour et nuit, vaillamment, infatigablement, au risque d’y passer ! Sans oublier les secouristes et les humanitaires. C’est grâce à ceux-là qu’il est permis d’espérer un monde meilleur, que la vie vaut la peine d’être défendue et vécue, que l’humain, dans son acception humaniste et altruiste, est et restera victorieux !

Que mon avènement soit aussi un signe pour vous, pas nécessairement de la fin des temps, mais de la primauté de la nature sur la science qui cherche à dominer la première. Cessez de déifier la science et de ne compter que sur elle. Reconnaissez ses limites face à la nature. Voilà des mois que je suis parmi vous, que je sévis partout, sans que rien ne puisse m’arrêter ! Je passe d’un épicentre à l’autre, et je sème l’effroi. Ces savants, ces grands génies scientifiques, n’ont pas encore été capables jusqu’à présent de vaincre l’être microscopique que je suis et de trouver le vaccin pour me neutraliser ! Ceci devrait vous ramener à Dieu ! Vous frapper d’humilité. Vous conduire à la repentance. Il ne faut pas compter sur les religieux pour vous y inviter. On a vu de quoi ils ont été capables : d’incapacité, de frilosité, de poltronnerie face à la crise.

Mon avènement est porteur de plein de leçons ! De révélations ! Profitez-en! Retenez-les ! Revenez à votre Créateur, qui est aussi le mien. Nous sommes frères ! Il y a des millions d’années vous étiez comme moi ! Reconnectez-vous à l’essentiel ! Retrouvez le vrai sens ! Je suis désolé pour tous ces inconvénients, mais c’est pour votre bien ! Il était temps de faire le ménage pour votre épuration à tous les niveaux. Comme vous l’avez remarqué, même l’atmosphère s’est épurée grâce au ralentissement de vos activités polluantes. L’air est devenu plus respirable ! La planète respire mieux ! Désolé pour les victimes, mais dans toute guerre il y a des dommages collatéraux. Après tout, je ne suis pas si méchant que cela. Je ne tue que dans une fourchette de 1 à 4 %. Ma collègue l’influenza fait beaucoup plus de victimes que moi et personne n’en parle parce qu’elle fait partie du décor. Je suis juste un peu plus contagieux et j’espère que vous serez contaminés par mon côté bénéfique. Pour ce qui est du mauvais côté, plus de 80 % de vos organismes ne sentent pas ma présence, ou à peine. Vous arriverez tous, bientôt, à m’apprivoiser et développer l’immunité collective. J’espère que les études comparatives avec mes effets néfastes vont mettre en lumière des « génocides » oubliés ou camouflés. Pour rappel, toutes les 40 secondes une personne se suicide sur ce Globe boursouflé et si mal géré. Un enfant de moins de 15 ans meurt toutes les 5 secondes et plus de 800 millions de personnes souffrent de malnutrition… pendant que vous vous arrachez le papier toilette. La famine fauche plus de 3 millions d’enfants de moins de 5 ans chaque année. Alors vous comprendrez que mes victimes, avoisinant les 8 000 en quelques mois, deviennent quantité négligeable en comparaison avec cet autre fléau qui est l’œuvre de l’homme et non de la nature, bien que chaque âme soit précieuse. Nous parlons uniquement statistiques, en espérant que les chiffres comparatifs éveilleront, une fois pour toutes, la conscience morale collective.

Je vais vous quitter bientôt, mais attention, une fois mon fléau passé, ne revenez pas à vos anciennes habitudes ! Sinon je reviendrai, muté, et serai beaucoup plus virulent !

Bonne retraite et bon retour,

Corona

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.


Chers citoyens du monde,

Tout d’abord, je suis franchement désolé d’avoir chamboulé votre vie, d’avoir paralysé vos activités et de vous avoir assigné à résidence, mais il le fallait. Il fallait remettre un peu d’ordre dans ce train de vie désordonné, en vigueur presque partout dans le monde. D’où mon caractère pandémique.

Veuillez croire que ma venue parmi...

commentaires (1)

Je suis contaminée inexorablement par le pouvoir extraordinaire de l'auteur de cet article. Il a analysé avec un discernement indiscutable les ravages de notre monde avant l'apparition du coronavirus. Il a fait dire à ce microbe tous les aspects de notre côté négatif et les erreurs que nous avons commises, nous les géants "intelligents" de la planète. Je porte Monsieur Barakat, que je ne connais pas, au pinacle des écrivains de notre temps. Si je devais le rencontrer un jour, je m'inclinerais devant son prodigieux talent et lui demanderait la permission d'embrasser la main qui m'a fait chavirer non seulement le coeur mais également tout l'être humain que je suis. Après avoir lu son magnifique article, j'ai juste envie d'aller me cacher là où personne ne me trouvera,de peur d'être comptée parmi ceux qui ont fait du mal à notre terre. J'ai honte d'être humaine. Je remercie au passage le virus, propagateur de conscience, pour avoir inspiré ce fabuleux message à M. Barakat. Pourriez-vous, s'il vous plaît, le remercier de ma part et lui transmettre mon admiration la plus sincère pour son art. Signé : une libanaise très émue et fière de son compatriote.

Tan May

12 h 16, le 04 avril 2020

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Commentaires (1)

  • Je suis contaminée inexorablement par le pouvoir extraordinaire de l'auteur de cet article. Il a analysé avec un discernement indiscutable les ravages de notre monde avant l'apparition du coronavirus. Il a fait dire à ce microbe tous les aspects de notre côté négatif et les erreurs que nous avons commises, nous les géants "intelligents" de la planète. Je porte Monsieur Barakat, que je ne connais pas, au pinacle des écrivains de notre temps. Si je devais le rencontrer un jour, je m'inclinerais devant son prodigieux talent et lui demanderait la permission d'embrasser la main qui m'a fait chavirer non seulement le coeur mais également tout l'être humain que je suis. Après avoir lu son magnifique article, j'ai juste envie d'aller me cacher là où personne ne me trouvera,de peur d'être comptée parmi ceux qui ont fait du mal à notre terre. J'ai honte d'être humaine. Je remercie au passage le virus, propagateur de conscience, pour avoir inspiré ce fabuleux message à M. Barakat. Pourriez-vous, s'il vous plaît, le remercier de ma part et lui transmettre mon admiration la plus sincère pour son art. Signé : une libanaise très émue et fière de son compatriote.

    Tan May

    12 h 16, le 04 avril 2020