Je suis presque sûre que si vous n’avez pas encore shifté à la version numérique, vous dépliez en ce moment votre journal et lisez ce billet munis de gants. Un ami avant-gardiste m’a affirmé un jour que l’encre des journaux était nocive et qu’il fallait se protéger les mains; je lui ai ri au nez... Voici où nous en sommes aujourd’hui !
Depuis le début du raz-de-marée médiatique du Covid-19 à Wuhan, ma première réaction fut de téléphoner à la responsable des « pink ladies » à l’Hôpital américain pour lui dire que je ne ferai plus du volontariat.
Par contre, mon cerveau reptilien et épicurien a fonctionné tout à l’inverse quant à ce voyage au Caire déjà programmé et que je n’ai pas eu la présence d’esprit d’annuler le jour venu. Les infos prétendaient que l’Égypte n’était pas encore touchée. Ce n’est que trop tard que je compris que les pays du Sud ne sont pas transparents au sujet de leurs chiffres, sans doute pour protéger leur tourisme. Double piège puisque arrivée là-bas, mon amie m’embrasse le plus normalement du monde et m’annonce que pour bien profiter de mon séjour nous n’allions parler ni de révolution ni de finances, et surtout pas de coronavirus : de dimanche à dimanche, une semaine dans le déni le plus total sans aucune conscience de nos gestes ni de nos déplacements, prenant des taxis de propreté douteuse pour aller en ville plonger dans un bain de foule, puis passer prendre de main en main un sandwich de « To3miya » d’ici, un jus de canne à sucre de là dans des verres sûrement lavés dans l’eau brunâtre du Nil... Rien qu’à y penser maintenant j’en ai froid dans le dos !
De retour au pays, l’affolement à bon escient des Libanais était d’un tout autre topo si bien que je me voyais entre deux continents passer dans ma gestuelle, mes réflexes, mes craintes, d’une extrême à une autre ! Je dors et me réveille avec cette impression d’être à l’étroit dans mon propre corps, de manquer d’air et d’espace. Suis-je atteinte ? Que va me coûter et surtout à ceux qui me sont chers mon manque d’insight ?
En stricte quatorzaine je trompe mon angoisse m’affairant frénétiquement dans ma chambre. En Inde on appelle cela « seva », ce qui consiste à s’occuper à des activités manuelles pour bien se concentrer et ne pas trop se prendre la tête ; l’ennui n’est pas permis quand les occupations sont pléthore. Je range des fonds de tiroir, époussette les disques, m’amuse à me redécouvrir dans de vieilles photos, visite en 3D les musées du monde, quelques assouplissements pour garder la forme, un œil sur les réseaux sociaux, un autre sur Netflix, des visites au téléphone avec la hantise de tousser, ne serait-ce que virtuellement, au nez de mon interlocuteur, beaucoup de lecture, de musique et de danse aussi, histoire de me lifter le moral et maintenir mon immunité... Me voilà tour à tour en prière, en méditation puis en sanglots pour repartir juste après d’un fou rire. L’important est de ne pas cogiter. Mais suis-je capable de m’en retenir? Ce confinement est bien au contraire une occasion rêvée de s’introspecter, de se poser des questions, de réaliser combien nos problèmes politiques et financiers sont des enfants de chœur devant cette létalité qui nous guette, devant ce fléau qui ne connaît ni couleur, ni frontière, ni statut social, ni état d’âme. De nous rendre compte combien la vie est friable, combien elle ne tient qu’à un fil et à quel point nous la prenions pour acquise ! Nous avons trop consommé, trop abusé, trop fait la fête, trop fait passer le paraître avant l’être, trop fait de mal et pollué notre planète. Assoiffés d’argent et de pouvoir, nous avons été aussi durs envers les autres si bien que dans l’histoire de l’humanité les innocents n’ont jamais été invités à la table des prédateurs. Le Cosmos n’a-t-il pas aujourd’hui tiré sa sonnette d’alarme pour que nous procédions à une tabula rasa ? À un « global reset » ?
Pour que la progression de cette pandémie ne soit pas exponentielle et atteigne un outbreack, chacun en son âme et conscience sait ce qu’il a à faire par respect pour soi et par amour de son prochain. La mise au point d’un vaccin n’est pas proche, vu la mutation constante du Covid-19, mais un jour ce cauchemar sera dernière nous, un jour cette « guerre contre un ennemi invisible » sera vaincue. Les choses auront à nos yeux une nouvelle valeur, une nouvelle teneur, un goût de liberté, chaque fraction de seconde sera vécue pleinement, nous rassemblerons gants, masques, mouchoirs et torchons pour en faire un grand feu que nous attiserons de jets d’alcool, de désinfectant et d’eau de javel comme pour exorciser nos rituels de propreté tant répétés, puis nous danserons en une ronde folle autour de ces flammes géantes, nous nous embrasserons, nous tomberons dans les bras l’un de l’autre, nous ne craindrons plus la promiscuité et irons nous frotter aux soleils du monde entier, ouvrirons nos yeux sur des aubes magnifiques et des villes apaisées, assainies et moins polluées. Les jours heureux reviendront, les dauphins des rivages s’approcheront, lilas et mimosas refleuriront et notre « quarantini » longtemps bu en solitaire sera un vrai Martini siroté entre amis dans la légereté et l’insousciance... Nous nous en sortirons. Nous nous en sortirons meilleurs. Nous nous en sortirons guéris. Nous nous en sortirons grandis !
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