Nos Lecteurs ont la Parole

L’impossibilité de la chose publique

par Peter GERMANOS
OLJ
25/03/2020

Depuis le tout début du déclenchement de la crise du coronavirus, beaucoup étaient de l’avis du professeur Raoult, du Premier ministre britannique et du président américain. La panique mondiale créée par les médias et les réseaux sociaux risque d’avoir un impact mille fois plus grave que le virus du Covid-19. Malheureusement, la voix est donnée dans la société aux plus ignorants, aux plus agressifs et aux extrémistes, avides de sensations fortes.

Exercer le pouvoir proprement dit dans un tel contexte est devenu une chose impossible, que ce soit au Liban ou dans toutes les démocraties. Le droit de s’exprimer est une chose et le droit de lyncher l’autre, tous les autres, de prôner la violence, de saper la confiance, est une tout autre chose. Et tout cela se fait dans l’impunité la plus totale. Ce genre de sociétés ne peut nous conduire que vers le chaos. La panique mondiale à l’échelle planétaire à cause d’un virus qui, jusqu’à maintenant, a tué moins de gens que ceux qui meurent dans des accidents de voitures n’en est qu’un exemple flagrant. Comment gouverner dans un contexte pareil ? Cela me paraît une tâche extrêmement difficile.

Un contexte pareil n’a jamais été vécu ni expérimenté par aucun pays. Aucun gouvernement n’est préparé à un tel événement surréaliste et nouveau en son genre si bien que les consignes et obligations imposées n’ont aucun fondement juridique ou pratique proprement dit. Le monde est sous l’effet d’une consternation totale et absolue nous transposant dans un film de science-fiction.

Les gouvernements sont en train d’improviser pour faire face à l’impossible, à l’infiniment petit ; se fera-t-il au détriment de l’économie mondiale, nous entraînant vers des crises sociales majeures et irréversibles ? Telle est la question.

Nous ne savons pas si le professeur Raoult et le président Trump ont raison ou pas, mais le débat est très intéressant. En ce temps de crise, la bureaucratie et les procédures – discours qui domine le monde d’aujourd’hui – devraient céder la place au discours de l’autorité. Mais au contraire, c’est l’angoisse de l’entropie qui domine. Face au chaos qui menace, l’ordre bureaucratique se crispe. Mais comme l’a montré Graeber, « plus progresse la bureaucratie, plus grandit la sphère antibureaucratique » (avec aussi leur folie et leur passage à l’acte). Un nouvel indice d’une fragilisation de l’autorité.

Comme Hegel l’avait montré, le monarque introduisait une coupure dans les processus démocratiques, en produisant une décision uniquement appuyée sur son énonciation ; lorsque la décision elle-même relève d’une procédure bureaucratique, faute d’autorité pour l’assumer, les procédures bureaucratiques envahissent tout, sans point d’arrêt. Quand le discours bureaucratique envahit tout, qu’il n’y a plus de tiers, ni de chef, ni d’autorité, le rapport au langage et à l’autre devient forcément paranoïaque avec son cortège de théories de complot, etc. Car il devient binaire sans tiers. En miroir.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

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