Les scénarios catastrophes, nous, Libanais, en maîtrisons les lignes dans les règles de l’art. Faillite, corruption, pollution, inondations, destructions... Autant de fléaux que de blessures dans le script surréaliste qui s’écrit dans le pays de mes aïeux. Mais en terme de mise en scène, la palme d’or revient sans aucun doute aux Américains. Depuis quelques jours, aux États-Unis, Godzilla a été rebaptisé Corona. Effets spéciaux oblige, l’opposant porte une couronne... invisible. Il est donc partout et nulle part à la fois. Sur terre ou en mer. Dans la richesse ou la pauvreté. La tristesse ou l’allégresse. Omnipotent, Son Altesse Corona a exigé un « dress code » universellement accepté : gants en nitrile et masque Ffd2, sans compter « an attitude » immédiatement adoptée : on baisse les yeux, on ne regarde personne, on marche en diagonale à la vue d’un mouchoir, on reste à un mètre de tout le reste du monde, on ne se serre pas les mains et surtout, surtout, on ne s’embrasse PAS. On filtre l’eau et... l’oxygène. Plus que ça... On vide tous les étals, on stocke les matières premières, on ferme les portes des maisons, des bureaux, des bars, des restaurants, des musées, des espaces aériens et même des écoles. On se réveille, après des années de conquête de libertés pour réaliser qu’on est tous « locked down ». On nous avait pourtant avertis : « Trop de libertés tue la liberté. » Oui... Et elle a été visée en plein cœur, au nom du droit à la vie. Une vie aujourd’hui marquée par l’American Way of Fear. Car dans ce monde résolument solidaire, le monarque absolu de l’anarchie et de la terreur rayonne sur tous les continents et nous murmure à tous, égaux en peur face à la psychose : « Ôte-toi de mon atchoum. »
Alors, on s’est ôté de tout et de tout le monde. On a même déployé la garde nationale pour défier l’ennemi mondial. Partout, petits et grands sont tous au garde-à-vous pour contrer l’arme de destruction massive du despote qui attaque sur tous les fronts de manière indiscriminée. Et c’est pourtant l’anxiété qu’il génère, bien plus que la réalité qui dégénère, qui risque bien de nous empêcher à tous de respirer.
En chemin pour JFK, les non-Américains apprennent que s’ils osent quitter le territoire, ils seront tous « locked out ». Ma fille prend alors une photo : 7 lettres sont écrites dans le ciel de Long Island. Ce n’est plus LIBERTÉ ou ÉGALITE mais... COURAGE. Car les effets secondaires de corona, c’est aussi l’isolement, la réclusion, et même, quand on pensait les avoir enfin vaincus, le racisme, l’ostracisme et les crimes haineux. C’est, pour nous, prisonniers de guerre, aussi faire face à la suppression des missions humanitaires dans des pays qui s’accrochent de toutes leurs forces à leur développement et dont l’armure n’est faite d’aucun artifice.
Oui... Courage... Car dans les pays des philosophes éclairés, même la raison a été ciblée. Aujourd’hui, sortir un mouchoir dans une rue, à Manhattan ou ailleurs, c’est pire que de dégainer un AK47. Tendre une main non aseptisée, c’est un call 911 assuré. Être asiatique dans un métro new-yorkais, c’est se prendre un coup de Febrèze injustifié. Oui... Preuve en images...
Ce matin, avant de braver l’hystérie collective qui sévit depuis l’état d’urgence, j’ai croisé le regard d’une vieille téta américaine. Résiliente et probablement intrépide, elle portait avec abnégation son masque Ffd2 pour se protéger du sniper invisible. Cette paisible Résistante m’a murmuré, avec toute la douceur du monde, impassiblement et sereinement : « Keep calm and carry on. »
Et finalement, s’il suffisait du remède de cette courageuse Téta pour faire face au tyran et à la psychose qu’il laisse sur son passage? Un comprimé de sagesse, de patience et, surtout, de calme, pour également doper la solidarité avant qu’elle aussi ne soit contaminée.
Armée de cette munition secrète, j’ai décidé de retrouver le remède de ma Téta à moi, dont elle me souffle le nom depuis l’autre côté de l’Océan... et du ciel. Ainsi, à quelques semaines de Pâques, sur le long chemin du carême, marqué par le silence troublant de la ville qui ne dormait jamais, j’ai voulu aller à la cathédrale Saint-Patrick avant que corona n’en ferme les portes. J’ai voulu... mais corona m’a retenue. Dans ce pays en guerre, loin de mes parents et de ma famille, j’aurais aimé retrouver le plus bel abri de New York... Saint Charbel. Car plus qu’un vaccin, c’est peut-être bien d’un miracle dont nous avons tous besoin, pour respirer en paix et en sécurité.
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