Les banques libanaises ont pris des positions à long terme afin de financer le déficit structurel de l’État, encouragées en cela par une politique des taux d’intérêt agressive, initiée par la BDL. Cela s’est fait au détriment des crédits à l’économie.
La « durée moyenne des dépôts », autrement dit le délai à partir duquel le déposant lambda peur retirer son argent de la banque est de 45 jours, tandis que la « durée moyenne des emplois », autrement dit l’utilisation par ces mêmes banques de ces dépôts en crédits et en placements, la dépasse largement.
Mis à part les crédits accordés en devises, qui ne représentent que 30 % des dépôts en devises, les banques ont placé l’excédent (c’est-à-dire les 70 % restants) principalement en eurobonds à long terme et accessoirement en placements auprès de leurs correspondants à l’étranger, et ce pour faire le maximum de gains.
Financièrement, c’est une position que la BDL aurait dû interdire afin de maintenir un ratio de liquidité propre à la situation monétaire du pays, dont la dette publique empirait au fil des ans sous la pression des gouvernements successifs qui n’ont pas su gérer les finances de l’État. Cela a mené à la situation actuelle, où l’on fait face à un risque de transformation (mismatching risk), autrement dit les banques se trouvent dans l’incapacité de rembourser les déposants en cas de crise.
Les crédits en devises incompressibles et la souscription à des eurobonds à long terme ont eu raison de la liquidité des banques dont les avoirs auprès des correspondants ne représentent qu’environ 10 % des dépôts en devises, auxquels s’ajoutent les réserves cash de la BDL, ce qui est nettement insuffisant pour faire face aux retraits des déposants qui ont perdu confiance dans le secteur bancaire.
Or si la politique d’escompte (quantitative easing) auprès de la BDL des bons de Trésor en livres libanaises peut alimenter le marché en LL, elle n’est plus valable quand cela s’applique aux eurobonds du fait que la BDL ne peut pas imprimer des dollars, contrairement à la livre libanaise.
Le seul recours afin d’alimenter le marché en dollars serait que les banques trouvent un acquéreur étranger qui veuille bien leur acheter les eurobonds avec une large décote. Récemment, une banque libanaise a vendu à un gestionnaire de fonds étranger 240 millions d’eurobonds à un prix bien inférieur à sa valeur nominale, et ce afin d’augmenter ses liquidités en dollars (fresh money). Les autres banques accepteront-elles de faire de même, et de voir réduits leurs bénéfices tout en soulignant qu’elles ont largement profité du système de financement de la dette publique ?
La décision du gouvernement libanais de ne pas rembourser l’échéance du 9 mars et de restructurer sa dette en eurobonds pénalise les banques qui devront obligatoirement augmenter leur capital. À cette fin, plusieurs scénarios sont envisageables, notamment recourir à l’apport de fonds provenant des actionnaires actuels et de nouveaux actionnaires, fusions-acquisitions avec d’autres banques et, mesure la plus drastique, réduire le dépôt (haircut) des grands déposants en leur remettant, en contrepartie, des actions.
Il est grand temps que la BDL reprenne son indépendance totale vis-à-vis des considérations politiciennes et s’attelle à ses principales tâches qui sont la gestion de la livre libanaise, le maintien de la stabilité monétaire et la garantie de la solidité du secteur bancaire.
PIERRE ABI-NADER
Économiste
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