Lâcheté intellectuelle ou indolence font de la plupart des gens « des manipulés ». Le monde vit de phrases que l’on répète jusqu’à ce que survienne un penseur qui fasse une brèche dans ce rempart du conformisme. Si toute conversation un peu au-dessus de nos petites antipathies ou de nos vagues sympathies nous ennuie, c’est que nous ne pensons pas. Si, dès qu’un livre ou un journal soulève une question politique qui nous demande un peu de recherche ou de réflexion, nous bâillons, nous nous énervons, c’est que nous sommes étrangers à la réflexion. Il faudrait s’attaquer de bonne heure à cette langueur de l’esprit.
Il faut commencer par comprendre et, ensuite, penser et apporter les critiques adéquates. Ce qui importe c’est d’avoir une opinion à soi sur une idée, un poème, un roman, une donnée théologique, une idée politique, une opposition à un système politique suranné ou une œuvre d’art peu réussie et de mettre par écrit cette opinion assez clairement pour lui donner l’expression qu’elle mérite. Critique et jugement sont de simples synonymes de pensée.
La formation intellectuelle aboutit à chercher des relations entre deux idées ou deux faits tant sur le plan politique que sur le plan civil ; elle aboutit à ne jamais examiner une chose sans en voir une autre à côté ou sous-entendue. Qu’est-ce que cela sinon penser, et n’est-ce pas à la portée de chacun ? Que l’on se détourne des banalités pour emmagasiner du savoir véritable ; qu’on permette à l’esprit de circuler librement dans cette masse de données ou sur un système politique qui appelle à la réaction du peuple, la pensée active positive se produira et entraînera une réaction du peuple qui se suivra par des manifestations adéquates. À quoi tend la réflexion sinon uniquement à découvrir quelque chose que l’on ne voyait pas d’abord et qui finira par apporter la lumière à l’intelligence ?
Les faits ne sont que des matériaux pour la pensée : il faut les collectionner. Collectionner plus soigneusement encore les idées mêmes, les emmagasiner dans l’esprit par la rencontre de faits générateurs. Ne pas garder des traces de ce qu’on vient d’apprendre ou de penser est aussi absurde que de cultiver et ensemencer laborieusement sa terre pour ensuite tourner le dos à la moisson.
Le principe qui a toujours assuré à un esprit la supériorité véritable se traduit dans le précepte bien connu : « Ne lisons pas les bons livres — la vie est trop courte — ne lisons que les excellents. » Et, parmi ceux-là, « lisons seulement ceux qui nous donnent la lumière, la critique et parfois l’opposition ». Grands ces livres, grandes vies, grands problèmes, grands faits, grandes biographies, romans vécus et leurs conclusions, tout cela ne peut produire que de grandes pensées. Plus on est occupé, plus il faut être sévère dans son choix. Il ne manque pas d’hommes politiques dont la qualité de culture nous surprend.
C’est, sans doute, que le travail et même la fatigue qu’il laisse après lui ont toujours leur noblesse, mais c’est surtout que, dans des existences aussi remplies, il ne peut y avoir de la place pour des occupations intellectuelles médiocres.
« Le temps nous manque », disons-nous… Vraiment ! Sommes-nous sincères ou répétons-nous seulement ce que tout le monde dit? Pas de temps ! Examinons notre conscience et répondons. N’y a-t-il pas des quarts d’heure que nous pourrions reprendre, non sur notre travail, notre exercice physique, notre famille ou nos amis, mais sur des actions qui nous donnent vraiment le droit d’une meilleure vie civile, des emplois et la diminution sensible des chômeurs, un appel à la nation pour réagir, pour corriger, pour hausser le niveau de vie du peuple. Savons-nous ramasser les fragments du temps de peur qu’ils ne périssent et nous obligent à être relégués à la dernière place ?
Que faisons-nous lorsque nous sommes un peu libres ? Si nous sommes contents de ne rien faire, c’est regrettable ; mais si nous nous impatientons, c’est notre faute. Il y a dans le monde la multitude des gens que l’attente exaspère et le petit groupe de ceux qui aiment assez attendre parce qu’ils y trouvent le temps de la réflexion. On ne peut qu’admirer tous ces jeunes et moins jeunes qui manifestent à temps et contretemps pour un gouvernement viable composé d’hommes à la hauteur et exemplaires.
Rien de plus vrai, rien de plus encourageant pour tout homme entraîné par le désir d’agir mais retardé par la vieille paresse humaine que le proverbe grec cite : « Le commencement est la moitié du tout. Les gens très occupés trouvent du temps pour tout. Ceux qui n’ont rien à faire n’ont de temps pour rien. »
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