Le monde de l’art et celui des entreprises semblent être assez dissemblables, bien que la période actuelle ait vu des rapprochements de plus en plus fréquents et de plus en plus étendus.
Notre propos n’est pas de signaler l’intérêt d’investir dans l’art mais plutôt, en partant d’une analogie entre l’œuvre d’un artiste (l’ensemble de ses réalisations) et une entreprise, de dégager l’intérêt macroéconomique de la création artistique et, par suite, les pistes pour le maximiser. Précisons au préalable que nous ne parlerons que de l’art pictural mais le raisonnement s’applique également à toutes les formes d’art, de culture, d’architecture, d’archéologie etc.
1 – Valoriser l’œuvre d’un artiste
Nous avons choisi de prendre pour premier exemple Pablo Picasso (1881-1973), pour son image emblématique, sa reconnaissance internationale, sa longévité et le caractère prolifique et divers de sa production.
Picasso a développé différents champs d’activité et travaillé des départements variés. L’ensemble de son travail peut être estimé à environ 50 000 œuvres : 2 000 peintures, 1 500 sculptures, 4 000 céramiques, plus de 7 000 dessins, 350 tapisseries, 150 carnets de croquis et quelques 30 000 gravures et lithographies dont la valeur globale représente 40 milliards d’euros.
D’emblée, nous voyons que la valeur globale de l’œuvre dépasse celle d’une grosse entreprise du CAC 40.
Examinons à présent l’œuvre d’un artiste libanais : Chafic Abboud (1926-2004). Abboud est l’un des artistes libanais les plus collectionné et représenté dans les collections publiques et privées, au Liban et à l’étranger.
Chafic Abboud, peintre non figuratif libanais, est un grand coloriste, voire chimiste, qui préparait lui-même ses couleurs. Il appartient à la Nouvelle École de Paris. Il n’a cessé de créer, sa production artistique s’étend sur plus de 50 ans d’un travail quotidien. On compte aujourd’hui 3 000 peintures dans son catalogue raisonné, 1 000 dessins, détrempes, tempéras sur papier et gravures. Et ce sans oublier les arts premiers, son travail de la céramique et de la tapisserie. Le total de sa création peut être évalué à 100 millions d’euros.
Ne pouvons-nous pas considérer que chacun des propriétaires d’œuvres de Picasso ou Abboud est équivalent à un actionnaire de l’entreprise Picasso ou Abboud ? Tous sont intéressés par l’accroissement de la valorisation de l’artiste tout comme les actionnaires le sont par celle de leur entreprise.
Comme les actionnaires, ils seront sujets aux effets de richesse et auront tendance à dépenser ou à investir davantage si la valeur de leur patrimoine augmente.
Nous pouvons réaliser aussi que, comme pour cette entreprise du CAC 40, il existe un grand nombre de bénéficiaires. Cela va des marchands d’art, en passant par les musées, les assureurs, les banquiers, les fabricants de pots et de tubes de peinture et jusqu’aux vendeurs de sodas dans les buvettes de musées (effet d’entraînement).
Les retombées de l’œuvre d’un artiste sont donc considérables non seulement pour les propriétaires des œuvres individuelles (ou l’artiste lui-même) mais également pour tout ce qui gravite autour.
Cela étant établi, essayons de dégager une perspective macroéconomique.
2 – L’impact macroéconomique de l’œuvre d’un artiste
Il ne nous semble pas qu’il existe une théorie liant la valeur globale d’une œuvre ou d’un patrimoine culturel avec sa contribution économique. On trouve en revanche des études d’impact d’un investissement culturel sur l’activité économique. Notre approche est différente, nous allons donc procéder par analogie tout en reconnaissant les limites de notre analyse, mais avec l’espoir que des recherches ultérieures développeront cette intuition.
Tout d’abord à quoi peut-on assimiler le capital artistique ? Cela ressemble-t-il à un outil industriel ? Certes, il requiert un certain travail pour le produire ou le mettre en valeur. Certes aussi, il augmente l’efficacité du facteur travail. Néanmoins, il ne contribue pas à produire d’autres biens. Peut-être pourrait-on plutôt l’assimiler au capital immobilier. En effet, comme pour l’immobilier, la valeur de l’art est surtout fonction d’un consensus et non du coût des intrants. En outre, l’immobilier agit également comme décrit plus haut par effet d’entraînement et effet de richesse.
En l’absence d’études économétriques, prenons pour approximation que la contribution au PIB marchand de l’œuvre d’un artiste est liée à sa valeur globale, nationale et marchande. En d’autres termes, si la valeur globale de l’œuvre de Picasso sur le marché de l’art est de 10 milliards d’euros, l’augmentation du PIB marchand sera fonction de l’augmentation de cette valeur. De même, l’augmentation de valeur de l’ensemble du patrimoine marchand artistique et culturel d’un pays aura le même effet sur celle du PIB.
Cela ne signifie pas que le patrimoine non marchand n’a aucune influence sur le PIB mais elle sera sans doute inférieure.
De ce que nous avons établi plus haut, on peut déduire trois nécessités : créer une filière efficace pour l’art et la culture, réduire les coûts de transaction et améliorer les droits de propriété sur les biens culturels et artistiques (pour les deux dernières par application du théorème de Coase).
3 – Une politique culturelle et artistique pour le Liban
Il est possible qu’un génie puisse s’épanouir dans des conditions peu propices. Mais il est préférable d’en favoriser l’éclosion par la création d’un environnement favorable. Nous ne rentrerons pas dans le détail de tout ce qui peut faire une filière efficace. Nous nous contenterons de donner quelques exemples : écoles d’art, enseignement de l’art dès les classes primaires, subventions pour les élèves les plus méritants, voyages d’études à l’étranger, échanges artistiques avec d’autres pays, création d’entrepôts d’art, subvention de musées, de galeries, de résidences d’artistes, etc.
Il faudrait également réduire les coûts de transaction. Les premiers d’entre eux sont évidemment les coûts fiscaux. Les mutations à titre onéreux ou gratuit, les transports, les transactions en général devraient être totalement exonérés. Par ailleurs, une information accessible, générale et peu coûteuse pourrait être constituée en matière d’objets d’art (peut-être en utilisant la technique de la blockchain).
Le cadre juridique devrait être développé et renforcé. Le Liban devrait se doter de la meilleure protection des droits de propriété intellectuelle au monde ainsi que d’un véhicule juridique adéquat pour détenir une partie de ces droits. Ce nouveau type de société, à l’instar d’une copropriété immobilière, serait en charge de l’ensemble des « parties communes » de la production artistique d’un artiste.
Il faudrait aussi faciliter la location ou la possession éphémère d’objets artistiques, culturels et archéologiques, créer des instruments financiers dérivés dans le genre d’options ou de contrats à terme assis sur la valeur totale de l’œuvre d’un artiste.
Idéalement, le ministère de la Culture pourrait aussi intervenir pour soutenir les prix des œuvres nationales à travers ces marchés.
Pour conclure, nous pensons que le Liban doit devenir la plateforme culturelle et artistique du Moyen-Orient, qu’il en a les atouts, que cela requiert de l’organisation et de la clairvoyance plus que des moyens financiers. Et nous espérons qu’un jour, au Liban, on dira quand l’art va tout va.
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