L’édito de Élie FAYAD

Le discours de toutes les peurs

L’édito
Élie FAYAD | OLJ
09/03/2020

Il aura sans doute fallu une bonne dose de courage à Hassane Diab pour être le premier chef du gouvernement de l’histoire de ce pays à oser annoncer à la face du monde que le Liban est en passe de devenir à partir d’aujourd’hui un État failli, incapable de tenir ses engagements financiers auprès de ses créanciers. Ce courage, le Premier ministre a, certes, dû le puiser dans les très nombreux avis formulés de toutes parts, tant dans les milieux politiques que civils, en faveur d’une telle démarche, même s’il est évident, à l’heure actuelle, que le débat autour de l’opportunité de cette option est loin d’être clos, y compris au sein du camp politique qui parraine le cabinet Diab.

Mais laissons ce débat – et ses terribles dilemmes – de côté pour nous concentrer sur les tenants et aboutissants de la décision « historique » prise par le pouvoir libanais et rendue publique par le chef du gouvernement. Ce dernier a paru plutôt en osmose politique avec ce pouvoir, alors même qu’il eût pu s’en détacher quelque peu au nom d’une indépendance revendiquée dès le premier jour et qui est somme toute plausible, en dépit de l’épisode – négligeable– de sa participation au gouvernement Mikati (2011-2014).

Un mot, un seul, ressort de la prestation à laquelle s’est livré samedi soir le Premier ministre : la peur, la peur de tout, peur des réactions de la rue, peur des mots qui fâchent, peur des parrains politiques, peur de s’engager dans un sens plutôt que dans l’autre, peur de dissoudre l’écran de fumée populiste qui sert aujourd’hui de politique, peur de creuser, de toucher à la vérité, peur de dire ce qui est…

On peut comprendre que Hassane Diab soit resté plus ou moins vague sur le train de mesures que son gouvernement est appelé à prendre dans les jours, les semaines et les mois qui viennent, en relation avec les réformes promises dans le cadre du processus de CEDRE et, de façon plus urgente encore, avec les inévitables retombées du défaut de paiement. On comprend que de vilains mots comme « TVA », « taxe sur l’essence » ou « facture d’électricité » puissent avoir un effet combustible sur le mouvement de contestation, mais jusqu’à quand continuera-t-on de jouer à cache-cache avec ce qui apparaît aujourd’hui comme des certitudes ?

On sait combien sensible et douloureuse est la question du recours au Fonds monétaire international, mais ne revient-il pas justement à un responsable digne de ce nom d’éclairer son peuple en lui disant avec franchise si ce recours est à ce stade évitable ou pas, et quel est le prix à payer dans un cas comme dans l’autre ? Ou faut-il continuer à parler au peuple libanais comme on s’adresse à un gamin, un analphabète ou un débile profond ?

On ne peut qu’approuver des choix politiques en faveur de l’investissement et de la création d’emplois, mais est-il nécessaire pour cela de rabâcher encore une fois le cliché sur « l’économie productive contre l’économie de rente » dans un sens populiste qui donne à croire qu’il faut privilégier des secteurs économiques qui n’ont jamais été performants au Liban aux dépens d’autres qui l’ont – souvent – été ?

Et tout cela n’est rien devant la peur des mots qui transpire de l’énoncé des causes qui, selon le Premier ministre, ont mené à la situation actuelle. Une peur qui le fait parler de la corruption comme on en parle dans des salons de coiffure, avec la différence notable que lui-même fait le tour du sujet en moins de deux minutes…

Une peur qui l’empêche d’explorer la vaste zone située au-delà du seul constat de l’endettement excessif, comme si le but était de suggérer, comme le font d’ailleurs plus franchement nombre de ses parrains, que d’aucuns parmi ses prédécesseurs pratiquaient l’emprunt comme on fait de l’art pour l’art… Rien sur la taille obscène d’un État-mammouth qui vit depuis longtemps au-dessus de ses moyens pour la simple raison que le clientélisme de masse en est devenu l’unique sève. Rien sur une grille des salaires dans le secteur public à propos de laquelle les responsables ont copieusement menti au peuple lorsqu’ils prétendaient en avoir assuré le financement. Rien sur les causes du lamentable échec qui a creusé au-delà du supportable le déficit d’un secteur électrique dans lequel le Liban était jadis– peut-on aujourd’hui le croire ? – un pays exportateur… Rien sur la défiguration du patrimoine et la destruction systématique de l’environnement d’un pays à vocation touristique, rendues possibles par des politiques laxistes mues, encore une fois, par le clientélisme…

Une peur qui fait parler le Premier ministre de « guerres », sans même qu’il nous dise lesquelles, sans même qu’il évoque les terribles effets d’une diplomatie qui a largement contribué toutes ces dernières années à isoler le Liban en l’éloignant inexorablement de ses amis et de ses donateurs traditionnels…

Et, enfin, une peur panique qui pousse le chef du gouvernement à ignorer complètement dans son énoncé la dérive politique qui, depuis la fin de la guerre, mais surtout depuis l’accord de Doha en 2008, a rendu l’État libanais ingouvernable…

En annonçant la désastreuse nouvelle, Hassane Diab aurait pu, lui qui est étranger à toutes ces causes, donner samedi le signal d’un nouveau départ pour l’État libanais, et de l’espoir au peuple. La peur, pour ne pas dire autre chose, l’en a visiblement empêché…

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Marionet

Ce PM fait le job. Il assume des décisions courageuses et fait le ménage sans tambour ni trompettes. Laissons-le bosser tout en gardant l'œil bien ouvert.

Honneur et Patrie

Question pour un champion :
- Comment s'appelle le seul pays du monde où existent deux armées parallèles, deux douanes parallèles, des ports parallèles, un aéroport parallèle, des taxes parallèles, des Trésoreries parallèles, des gisements d'hydrocarbures parallèles etc. ?
Votre réponse désignera le nom de l'Etat officiel en faillite, victime de ce parallélisme.

Ô Liban

Il paraît qu'il se conforme aux titres .
Rien de concret à présent.
Il n'ose pas s'attaquer à l'essentiel .
Le pays est en otage depuis une quinzaine d'années.
Et surtout après l'accord de Doha jusqu'à présent.
La solution pour la faillite de l'état est politique en premier.

Sissi zayyat

Comment ne pas avoir peur d’un peuple qui paie depuis plus de 39 ans toutes ses factures a double. Eau, électricité, ses impôts et taxes, frais scolaires et universitaires voiture pour chaque membre de la famille puisque le transport en commun est un objet non identifié dans notre pays, et pour couronner le tout on fait main basse sur ses économies et on vient lui demander de payer les vols des politiciens pour redresser l’économie. Tout ça pour ne recevoir en retour que des menaces de mort par une guerre déclenchée à tout moment par un caïd qui s’était autoproclamé maître du monde et qui a chaperonné et encouragé tous ces voleurs en participant au plus grand hold up d’un pays, tout ça pour avoir La Liberté de détruire tranquillement tout ce qui reste à sa guise sans qu’on ne lui demande des comptes.

Comment ne pas avoir peur du revers d’une injustice qui s’est installée dans toutes nos institutions jusqu’à rendre un peuple jadis fier, humilié et tabassé pour avoir osé demander son dû.
A leur place j’aurai plus que peur d’annoncer une réforme quelque soit son but avant d’avoir jugé les voleurs et récupérés les sommes volatilisées.
Tous les libanais participeront au sauvetage de leur pays lorsque les causes de leurs maux ont disparues et les voleurs arrêtés et jugés sinon ce sera la fin de tout puisqu’ils n’ont plus rien à perdre.

NAUFAL SORAYA

Il avait déjà une décision grave à annoncer, il ne pouvait pas la "noyer' dans d'autres nouvelles ou accusations.

De plus que nous aurait-il dit sur ce glorieux passé ou les grandes lignes des plans futurs que nous ignorions?

Les détails viendront rapidement, nous l'espérons. Il est difficile de régler 30 ans de mauvaise gestion en moins d'un mois...

VIRAGE CONTRÔLÉ

Pourquoi parlez vous de " peur" ?

C'est quoi cet alarmisme destructeur ?

Je conseille l'article de Scarlett , plus professionnel et plus constructeur .

Liberté de Penser

Augmenter la TVA à 15% me paraît inévitable à condition de juguler la hausse injustifiée des prix ces dernières semaines. Augmenter de 250LL le litre d’essence contraindra les libanais à penser au covoiturage dans une même famille ou entre voisins ou amis, de plus ça fera diminuer la pollution et les embouteillages. Augmenter le prix de l’électricité a 400LL le KWh est raisonnable puisque nous payons plus cher le kWh des générateurs privés sans rechigner MAIS une réforme totale de l’EdL est indispensable notamment par des mesures drastiques de réduction du personnel incompétent et improductif qui avait été embauché sous des pressions politiques. Contrôler hermétiquement les recettes douanières des ports et de l’aéroport est ESSENTIEL malgré toute pression politique! MAIS ATTENTION au haircut, je crains que le Liban tout entier ne se soulève contre tous les ex dirigeants et les actuels et que ça provoque une guerre civile meurtrière entre la population et les inconditionnels défenseurs de ces dirigeants

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

OU INDEPENDANCE OU DEMISSION. CHOISISSEZ !

Tabet Karim

Il aurait simplement du avouer son impuissance totale et démissionner....

Chucri Abboud

Ce n'est pas la peur , mais la prudence qui guide notre premier ministre !
J'ai totalement confiance en la sagesse de cet homme qui analyse et étudie chaque pas qu'il fait , méticuleusement et avec détermination .
Laissons le travailler tranquillemeny au lieu de jouer à la mouche du coche .
Ce n'est plus le moment de palabrer pour rien . Ça suffit , des articles pareils ne servent à rien . On en a marre .
L'heure est au ravail silencieux . Ceux qui ne travaillent pas devraient attendre avec patience . Aucun remplaçant de Hassan Diab ne ferait mieux aujourd'hui .

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