Après le 17 octobre 2019, les banques libanaises, en verrouillant toutes les transactions financières, en contrôlant le retrait des devises et en créant un marché parallèle, ont fait basculer brutalement le Liban dans une économie dirigée digne des ex-pays du bloc soviétique. On voit s’estomper d’un coup toute la confiance d’un peuple, résident et émigré, envers sa monnaie souveraine et envers tout le secteur bancaire, jusqu’ici épargné.
Jamais le sort du pays du Cèdre n’a été aussi obscur. Comment ne pas se rappeler des pires heures de la guerre. À cette époque, le gouverneur de la Banque centrale de l’époque Edmond Naïm avait su garder l’unicité de la Banque du Liban et sauvegarder la confiance dans le système économique libéral. En plein chaos, dans les années quatre-vingt, le Libanais pouvait déposer et retirer ses dollars à sa guise au guichet de sa banque.
À cette époque, Edmond Naïm, barricadé derrière les sacs de sable, à la lumière d’un camping à gaz, ayant pour seule arme sa volonté d’appliquer la loi et rien que la loi, affrontait à lui tout seul la faillite de la trésorerie publique, la panique des marchés financiers causée par des banquiers sans scrupules, la tutelle de deux armées d’occupation, une classe politique gangrenée, pourrie et corrompue, deux présidents du Conseil, deux gouvernements, trois armées libanaises, deux ministres des Finances, une bonne dizaine de milices, les subventions de blé et de fuel, sans oublier les salariés du service public, le tout avec une réserve très limitée en devises.
Le « Banker in the Bunker », comme le surnommait la presse étrangère, veillait corps et âme au dernier bastion de l’État. La « République de la Banque centrale » était bien défendue… Le dernier rempart d’un Liban morcelé et subdivisé.
Aujourd’hui, le fixing forcé, la dette rampante, les crises politiques successives, l’incompétence généralisée, la grille des salaires intempestive, l’emploi abusif dans le secteur public, le manque de services de base (électricité, transports, eau courante…) et les ingénieries financières de toutes sortes, ont fini par avoir raison du marché libre. Un danger venant des entrailles mêmes du système politico-bancaire pour saper et imploser toute la structure financière, économique et monétaire du pays du Cèdre.
Je me rappelle au tout début de ma vie professionnelle de la grande stature du gouverneur Naïm se dirigeant dans la salle des pas perdus au Palais de justice de Beyrouth, entouré de plusieurs avocats pour une audience devant le juge d’instruction. L’homme avait du panache. Son pas était sûr. Son regard était grave. C’était la façon du Liban d’honorer les grands hommes. Pour la mémoire, pour l’histoire, hommage à Edmond Naïm. Le grand gouverneur au regard grave.
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef