Rechercher
Rechercher

Politique - En toute liberté

La mémoire aux oubliettes

Parant au plus pressé, la déclaration ministérielle se penche en priorité, comme de juste, sur le péril financier couru par le pays ainsi que sur notre étrange politique étrangère. Résultat, toute vision d’une véritable éducation nationale sera absente du texte et beaucoup continueront de se demander ce que c’est qu’être libanais, alors même qu’un profond dégoût – justifié – pousse certains à mettre une croix sur le Liban. Interrogé par André Malraux, dans Les chênes qu’on abat, de Gaulle définissait les Français comme « ceux qui veulent que la France ne meure pas » et mettait en garde contre la tentation « de ne plus croire à la France ». On peut reprendre ces paroles à notre compte. Qui croit au Liban? Et à quoi croyons-nous quand nous croyons au Liban ? Répétons après de Gaulle : « Les Libanais sont ceux qui veulent que le Liban ne meure pas. »

Pourtant, aussi désabusé que l’on soit, il faut résister à la tentation de ne plus croire au Liban et de se complaire dans « le discours de la déploration », pour reprendre un mot cher au philosophe Paul Ricœur. Dans un entretien récent accordé à L’OLJ, l’historien Henry Laurens, l’un des plus grands spécialistes vivants du Moyen-Orient, regrette le nombre relativement réduit d’historiens professionnels qui se penchent sur l’histoire du Proche-Orient, qu’il juge « d’une richesse prodigieuse ». « Nous courons au plus pressé et n’avons encore qu’une connaissance très faible, au sens historique du terme (c’est-à-dire un travail à partir d’archives, de recoupements...), d’épisodes entiers de l’histoire de la guerre civile libanaise », dit-il en particulier.

Il faut encourager cette recherche. Il y a là une urgence historique. C’est l’un des objectifs que devrait se fixer le nouveau ministre de l’Éducation plutôt que de faire dans le court terme, convaincu par Nabih Berry qu’il n’est là « que pour quatre ou cinq mois... ».

Nul doute qu’en parcourant cette histoire équitablement et objectivement, notre « pacte social » ébranlé n’en soit repensé et raffermi. Un tel chantier éclairera d’un nouveau jour l’avenir et poussera peut-être ceux qui songent au départ à ne pas désespérer du Liban et de sa convivialité.

Partant, il faut « réexaminer nos héritages », comme dit Paul Ricœur. À le faire, dit-il, « nous découvrons non seulement qu’ils nous transmettent du sens, mais que dans le passé, il y a eu des promesses non tenues, des ressources de sens qui n’ont pas été effectuées. Le passé, ce n’est pas seulement ce qui a été fait, mais ce qui n’a pas été fait ». Ou ce qui a été mal fait. En écrivant l’histoire, nous pourrons rendre justice aux faits, et ce faisant, corriger les injustices de l’histoire. Qu’on pense seulement à la « guerre civile », toujours omniprésente, en raison des rapports de force qu’elle a créés et dont le jeu continue de déterminer le cours de notre existence nationale. Même s’il y a eu des réconciliations superficielles, ses traces profondes demeurent dans la mémoire collective. Ainsi des « vieux démons » réveillés par le discours sur « les droits des chrétiens ». Parlons de la proclamation du Grand Liban, dont nous célébrerons le centenaire le 1er septembre prochain, et des soulèvements politiques et militaires qu’elle a provoqués ; parlons de l’exécution d’Antoun Saadé ; parlons de la cupidité et de l’incompétence des « pères fondateurs » ; parlons de la stérile querelle entre l’arabisme et l’identité phénicienne du Liban, qui continue de faire des ravages. « Il faut distinguer l’arabité du Liban et un projet politique d’arabisme. On n’est pas condamné à avoir un projet politique parce qu’on a une identité culturelle », dit Henry Laurens dans l’entretien cité.

Les prémices de cet historien nous aideront aussi à avancer dans la compréhension de notre « révolution ». « Dans les mouvements révolutionnaires européens, dit-il, la révolution, c’était pour construire un monde meilleur, c’était une utopie politique : on voulait faire un homme nouveau sous la Révolution française ou sous la Révolution russe. Les révolutions arabes d’aujourd’hui, c’est le contraire. Elles veulent que les gens puissent vivre normalement, avec des droits politiques, des droits sociaux, des États de droit, sans corruption. Ce sont des révolutions que l’on pourrait appeler paradoxalement des révolutions de la normalité, et non de l’utopie. »

L’histoire contemporaine du Liban est encore à écrire. Elle sera probablement polyphonique. Il faut compléter notre livre d’histoire, en chantier au Centre de recherche et de développement pédagogiques depuis des décennies. Le soulèvement populaire doit relever le défi de cette tâche inachevée, sortir notre mémoire des oubliettes. Avec un gouvernement qui assure avoir fait sien la lame de fond de la révolution, l’écriture de notre histoire devra reprendre si nous ne voulons pas répéter les erreurs passées… mais nous payer le luxe d’en commettre de nouvelles.

Parant au plus pressé, la déclaration ministérielle se penche en priorité, comme de juste, sur le péril financier couru par le pays ainsi que sur notre étrange politique étrangère. Résultat, toute vision d’une véritable éducation nationale sera absente du texte et beaucoup continueront de se demander ce que c’est qu’être libanais, alors même qu’un profond dégoût –...
commentaires (5)

si les Lbanais ne croyaient plus au Liban ils ne seraient pas descendus dans la rue et ne continueraient pas y etre ,au froid ,à la pluie et aux représailles! J.P

Petmezakis Jacqueline

19 h 57, le 06 février 2020

Tous les commentaires

Commentaires (5)

  • si les Lbanais ne croyaient plus au Liban ils ne seraient pas descendus dans la rue et ne continueraient pas y etre ,au froid ,à la pluie et aux représailles! J.P

    Petmezakis Jacqueline

    19 h 57, le 06 février 2020

  • ""« Nous courons au plus pressé et n’avons encore qu’une connaissance très faible, au sens historique du terme (c’est-à-dire un travail à partir d’archives, de recoupements...), d’épisodes entiers de l’histoire de la guerre civile libanaise », dit-il en particulier."" A partir d’archives ? La presse quotidienne, les journaux par exemple, sont-ils d’archives fiables ? Et c’est là, toute la difficulté, quand sous un déluge d’information, on n’a pas le temps de faire le tri, et la ""vérité historique"" (quel grand mot) dans tout cela...

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    16 h 49, le 06 février 2020

  • Le problème du Liban est le suivant. Alors que nous sommes à l'ère de la détermination identitaire et que le peuple du monde réclame le retour aux racines et aux us et coutumes de leurs pays. La majorité des libanais renonce de plus en plus à sa libanisation pour se réclamer et s'identifier à des pays avec qui nous n'avons rien de commun sinon la religion. Ainsi les chiites se sentent en premier iraniens, les sunnites se sentent saoudiens, qataris ou n'importe quelle autre nationalité pourvu qu'elle soit sunnite. Les druzes ont le cul entre deux chaises et les chrétiens se sentent occidentaux vu l'écart de mentalité avec ces libanais, qui sont devenus étrangers, qui les entourent et ne leur ressemblent pas. Nous sommes à la recherche d'une identité et d'une entité qui nous unissent tous les libanais et ça, tous les responsables politiques depuis des siècles n'ont pas su créer un projet patriotique et sociétal commun avec un système éducatif universel dans tout le pays qui rassemble les libanais loin de toute appartenance autre que celle de la nation. Tant que les responsables politiques ne donnent pas l'exemple en étant avant tout libanais et garderont leur religion pour leur intimité, le Liban restera divisé et enclin à des déstabilisations à chaque fois qu'on agitera le chiffon religieux.

    Sissi zayyat

    15 h 19, le 06 février 2020

  • Les révolutions arabes d’aujourd’hui, c’est le contraire. Elles veulent que les gens puissent vivre normalement, avec des droits politiques, des droits sociaux, des États de droit, sans corruption. Ce sont des révolutions que l’on pourrait appeler paradoxalement des révolutions de la normalité, et non de l’utopie. » Que c'est bien dit et resume tout ce que pensent tous les Libanais sinceres nous voulons nos droits basic rien de plus rien de moins et nous les obtiendrons vaille que vaille

    LA VERITE

    11 h 41, le 06 février 2020

  • Notre Pacte National ne sera plus bientôt le même , après l'inexorable implantation des réfugiés palestiniens et après eux des réfugiés palestiniens que le DEAL DU SIÈCLE vise à nous imposer !

    Chucri Abboud

    02 h 57, le 06 février 2020

Retour en haut