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Nos lecteurs ont la parole - Karim S. Rebeiz

Feuille de route pour sortir de l’impasse économique

Depuis moult années, le Liban vit dans un climat de gouvernance néfaste avec tout ce que cela implique en termes de corruption et de gaspillage dans la gestion des deniers publics. Le secteur public a vécu bien au-delà de ses moyens et la dette publique a atteint des niveaux astronomiques. Au niveau politique, les querelles partisanes et confessionnelles ont perpétué un état de paralysie institutionnelle ainsi qu’une lenteur exaspérante dans la mise en œuvre de nouvelles lois. Parallèlement, le conflit arabo-israélien, aggravé par la crise américano-iranienne, a perpétué un climat géopolitique malsain avec des conséquences lugubres sur la prospérité économique, la croissance réelle et la fuite des cerveaux.

Depuis la date mémorable du 17 octobre 2019, le pays est confronté à de multiples crises simultanées. Premièrement, le Liban connaît un déficit annuel dans la balance des paiements qui dépasse les 5 milliards de dollars. La pénurie du dollar américain entraîne une dévaluation de la livre libanaise. Par conséquent, les réserves de change de la Banque du Liban (BDL) diminuent rapidement, compromettant ainsi la capacité de la BDL à maintenir la politique d’une monnaie nationale indexée sur le dollar. Deuxièmement, le gouvernement libanais souffre d’un déficit budgétaire annuel de plus de 5 milliards de dollars. Les recettes publiques s’effondrent de plus en plus sous le poids d’une crise économique sans précédent, tandis que les dépenses poursuivent leur tendance perpétuelle à la hausse, surtout les intérêts créditeurs de la dette. Troisièmement, le Liban souffre d’une crise monétaire et bancaire aiguë. La BDL restreint délibérément la disponibilité de la livre libanaise sur le marché pour limiter l’érosion de la monnaie nationale vis-à-vis du dollar. La pénurie d’argent en dollars américains et en livres libanaises a rendu les banques insolvables, ce qui a contraint le secteur bancaire à contrôler l’exode net des capitaux. Cette restriction du mouvement des capitaux a provoqué la suspicion de la population et a finalement engendré une panique généralisée sous la forme d’une course effrénée pour retirer les dépôts bancaires.

En conséquence, l’économie connaît une récession grave avec des fermetures massives d’entreprises, des réductions de salaires et des licenciements à la chaîne. La rareté du dollar américain, l’affaiblissement de la livre libanaise et la baisse significative des produits importés poussent irréversiblement l’économie vers une inflation incontrôlée qui diminue cruellement le pouvoir d’achat des personnes vulnérables vivant de revenus fixes. La stagflation qui en résulte (chômage et inflation élevés) engendre un accroissement de la pauvreté. On estime qu’environ 1,6 million de personnes n’auraient pas les moyens de se procurer des produits et services essentiels de première nécessité, comme la santé ou l’éducation.

Le gouvernement doit se doter d’un plan d’urgence car le facteur temps ne joue certainement pas en faveur du Liban. La première priorité du gouvernement est de restaurer un niveau minimum de confiance et de crédibilité dans le secteur bancaire. A priori, cela nécessite l’injection de capitaux frais dans l’économie. Certains experts suggèrent qu’au moins 20 milliards de dollars de capitaux frais sont nécessaires pour consolider la recapitalisation des banques, augmenter les réserves nettes de la banque centrale en devises étrangères, aider à financer les besoins budgétaires immédiats du gouvernement et financer les dépenses sociales indispensables. Cependant, il est important de souligner que la communauté internationale hésiterait à injecter de l’argent frais dans l’économie sans une feuille de route crédible pour la relance de l’économie. Aussi, le système de contrôle des capitaux doit-il être perçu comme crédible et légitime par les donateurs internationaux. En effet, on ne peut pas surestimer l’importance d’une bonne gouvernance et d’une transparence totale dans la gestion des deniers publics.

La deuxième priorité du gouvernement est de revoir la politique monétaire qui consiste à indexer la livre libanaise sur le dollar américain. Pourquoi ne pas laisser les forces du marché libre (l’offre et la demande) déterminer la valeur réelle de la livre libanaise ? Après tout, le système de monnaie indexée augmente artificiellement la valeur de la livre libanaise par rapport au dollar américain, une situation qui nuit aux secteurs de l’économie orientés vers l’exportation. En outre, la monnaie indexée surcharge la fonction de la banque centrale en l’obligeant à maintenir des taux d’intérêt élevés avec un effet d’éviction sur les entreprises privées qui sont les engins principaux de la croissance réelle.

Il convient toutefois de souligner qu’une interruption soudaine de la monnaie indexée serait néfaste. L’effondrement brutal de la livre libanaise entraînerait l’avènement de l’hyperinflation semblable à ce qui s’est produit au Venezuela au cours des dernières années. La répercussion de l’hyperinflation est foudroyante : elle porte en elle une augmentation massive et rapide des prix des marchandises et services et donc une réduction considérable du pouvoir d’achat des Libanais. En effet, une fois que la spirale hyperinflationniste est lancée, elle devient très difficile à contenir. Dans une période d’hyperinflation, les agents économiques anticipent une envolée des prix. Ils adaptent en conséquence leurs comportements et donc la spirale ascendante des prix se perpétue indéfiniment. Les principales victimes de l’hyperinflation sont les ménages à bas revenus en livres libanaises qui tirent le diable par la queue, ainsi que les retraités à revenus fixes en livres libanaises qui font des mains et des pieds pour avoir une vie digne et saine. En conséquence, le détachement de la livre libanaise du dollar américain devrait se faire graduellement et en douceur.

La troisième priorité du gouvernement est de fixer un plafond pour la dette publique. Le Liban ne peut plus supporter un endettement supérieur à 150 % de son PIB. Ce ratio devrait diminuer de manière significative pour osciller autour d’un maximum de 60 à 70 % du PIB. Une restructuration de la dette est donc inévitable. Une telle initiative nécessite un certain nombre de concessions, notamment une réduction du principal de la dette publique, une diminution des taux d’intérêt pour limiter le coût du service de la dette, et une prolongation de la maturité de la dette publique. Parallèlement, les dépenses publiques dans les institutions gouvernementales devraient être considérablement réduites car elles sont éminemment inefficaces, inutiles et vulnérables à la corruption.

Qu’en est-il de la solution à long terme des problèmes économiques du Liban ? Certains experts préconisent de mettre fin à la dépendance exclusive à l’économie de rente pour la remplacer par un système économique à valeur ajoutée. Sans aucun doute, un secteur privé et productif est un ingrédient nécessaire pour stimuler positivement l’économie. Néanmoins, un plan de relance viable à long terme devrait être basé sur une vision économique claire. Plus précisément, la question pertinente est la suivante : voulons-nous maintenir notre économie libérale qui a fait du Liban la Suisse du Moyen-Orient depuis la création du pays ou, par contre, voulons-nous passer à une économie de marché plus contrôlée et réglementée? Donc, avant de nous précipiter, nous devons d’abord réfléchir et élaborer un plan stratégique cohérent qui soit conforme à la vision économique du pays. Plus pertinemment, une solution à long terme nécessiterait une transformation profonde du paysage politique en vigueur dans le pays. C’est après tout ce système politique pourri qui est la principale cause du climat malsain qui sévit dans le pays tant au niveau économique, politique, social, régional qu’international.

En conclusion, le chemin vers la restauration de la prospérité économique au Liban est long et semé d’embûches. Une solution durable et efficace nécessite que le nouveau gouvernement traite efficacement avec les principales parties prenantes. À cet égard, il est important de souligner qu’il existe trois importantes parties prenantes, à savoir (1) le système de gouvernance dans ses trois pôles d’influence qui sont l’exécutif, le législatif et le judiciaire ; (2) le peuple libanais qui a prouvé sa pugnacité, son amour pour la patrie et sa volonté d’exprimer clairement et courageusement son mépris de la classe dirigeante ; et (3) les gouvernements étrangers ainsi que les organisations financières internationales (y compris la Banque mondiale et le Fonds monétaire international). Indiscutablement, le nouveau gouvernement doit obtenir le soutien total et sans faille des trois parties prenantes susmentionnées ; sinon, les chances d’une sortie de crise sont très faibles, sinon inexistantes.

Doyen et professeur – College of Business – Phoenicia University

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Depuis moult années, le Liban vit dans un climat de gouvernance néfaste avec tout ce que cela implique en termes de corruption et de gaspillage dans la gestion des deniers publics. Le secteur public a vécu bien au-delà de ses moyens et la dette publique a atteint des niveaux astronomiques. Au niveau politique, les querelles partisanes et confessionnelles ont perpétué un état de paralysie institutionnelle ainsi qu’une lenteur exaspérante dans la mise en œuvre de nouvelles lois. Parallèlement, le conflit arabo-israélien, aggravé par la crise américano-iranienne, a perpétué un climat géopolitique malsain avec des conséquences lugubres sur la prospérité économique, la croissance réelle et la fuite des cerveaux.Depuis la date mémorable du 17 octobre 2019, le pays est confronté à de multiples crises simultanées....
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