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Liban

Le mouvement Amal appelé à faire face à ses démons

Focus

Bien que mécontent du comportement des partisans de Berry, le Hezbollah continue de faire la sourde oreille, la priorité restant l’unité de la rue chiite.

29/01/2020

Depuis vendredi dernier, le mouvement Amal est de nouveau pointé du doigt pour sa responsabilité dans une cascade d’actes répressifs et de provocation sur fond de révolte populaire. Ce nouvel accès de violence a valu au mouvement chiite une série de critiques acerbes, notamment de la part même de certaines figures politiques qui lui sont proches. Le Hezbollah, qui s’abstient à ce jour de dénoncer publiquement son principal allié stratégique, n’en serait pas moins mécontent de voir son partenaire politique recourir à des méthodes qu’il considère désormais comme contre-productives, voire dangereuses dans la mesure où elles risquent d’aggraver le chaos général qui sévit dans le pays.

Dénoncé à cor et à cri dans les milieux des contestataires et dans les médias, le spectacle du tabassage par des partisans du président de la Chambre Nabih Berry de manifestants venus dénoncer la dilapidation des fonds publics devant le Conseil du Sud à Jnah, vendredi dernier, devait inaugurer d’autres agressions et provocations également imputées au mouvement Amal.

Le même soir, et toujours à Jnah, une soixantaine d’éléments vraisemblablement de la même mouvance se sont rassemblés pour couper l’axe routier devant le domicile du député Jamil Sayyed, pourtant compté dans le même camp politique. Sans mâcher ses mots, et dans une allusion directe aux partisans de M. Berry, le député avait stigmatisé plus tôt dans la journée les actes de vandalisme et de subversion « parrainés par l’État », dans une allusion à ceux qui s’en étaient pris, armés de bâtons et de couteaux, aux contestataires. Une critique qui serait donc à l’origine de la tentative d’intimidation qui le visait devant sa résidence.

Le lendemain, un message tout aussi musclé devait être également envoyé à l’ancien directeur général de l’Information et analyste politique proche du Hezbollah, Mohammad Obeid, dont le domicile à Habchite, à Nabatiyé, a été incendié par des « inconnus ». Également connu pour son franc-parler, M. Obeid s’en était pris le matin même, lors d’une intervention sur la chaîne al-Jadeed, au chef du mouvement Amal sans le nommer, dénonçant à son tour avec virulence l’agression contre les contestataires à Jnah.

M. Obeid a enfoncé le clou en établissant un parallèle entre les valeurs défendues par Amal du temps où le mouvement était dirigé par Moussa Sadr et celles que prône aujourd’hui M. Berry. « Ce qu’on a vu a Jnah ne ressemble en rien aux principes prônés par Moussa Sadr, dont les partisans défendaient le droit et la justice et ne s’aventuraient pas à couvrir un voleur et un corrompu au pouvoir ou ceux qui se cachent derrière le mouvement. » Tout avait été dit. Le soir même, le domicile de M. Obeid était en flammes.

Selon des sources proches du Hezbollah, les empreintes d’Amal sur la scène du crime sont patentes. Elles le sont tout autant dans l’incendie du poing de la révolution à Nabatiyé au cours du week-end dernier. Suite à cet acte, des portraits de Nabih Berry ont été brûlés par des contestataires au Liban-Sud. « Il y a des gens au sein d’Amal qui, malheureusement, continuent de croire à l’efficacité des pratiques d’intimidation », commente une source proche du Hezbollah.

Dans un éditorial tout aussi critique publié samedi dernier dans le quotidien al-Akhbar, Ibrahim el-Amine s’en prend lui aussi à M. Berry, l’invitant à changer de méthodes de persuasion et de mentalité, et dénonçant en substance l’état de déni dans lequel semblent s’enfoncer le président du Parlement et le mouvement Amal. « En définitive, il (M. Berry) sera contraint malgré lui de choisir entre l’arrogance qui mènera au chaos incontrôlé ou faire marche arrière et envisager une stratégie de sortie de crise », commente le journaliste.


(Lire aussi : Le "poing de la révolution" brûlé à Nabatiyé quelques heures après son installation)


Qui a donné l’ordre ?
Pour certains analystes proches du Hezbollah, cette violence diffuse que pratique le mouvement Amal ne serait pas cependant aussi centralisée qu’on serait tenté de le croire. D’après eux, le tabassage des protestataires notamment n’aurait pas été directement commandité par le président de la Chambre, mais serait l’œuvre de partisans enflammés qui croient bien faire en défendant la « sacralité » du patron d’Amal. 

« Quel intérêt a Nabih Berry à jeter de l’huile sur le feu et accroître la rancune dont il fait l’objet depuis un certain temps ? » s’interroge un analyste politique proche du Hezbollah. Selon lui, l’attaque n’aurait pas été décidée par Ahmad Baalbaki, le responsable de la sécurité du mouvement Amal et membre de la police du Parlement. Ce dernier avait pourtant été pointé du doigt par Jamil Sayyed qui, dans un tweet publié après l’étalage de force devant son domicile, avait appelé M. Berry à mieux le maîtriser. « Dégage Ahmad Baalbaki. Cela vaut mieux pour lui », avait conseillé le député au président de la Chambre sur un ton pour le moins menaçant.

Selon l’analyste politique, ce n’est pas tant Nabih Berry qui est visé par le tweet de M. Sayyed qu’Ahmad Baalbaki avec qui « le député a un vieux contentieux ».


(Lire aussi : « Nous sommes du mouvement Amal, chiens ! »)



Ambition politique
Nombreux sont pourtant ceux qui estiment que le député de Baalbeck-Hermel vise directement le chef d’Amal dans un bras de fer que justifierait notamment son ambition de lui succéder à la tête du Parlement. « Jamil Sayyed a des ambitions politiques. Ce n’est un secret pour personne. Le contexte actuel est une occasion en or qu’il tente de saisir au vol », commente un analyste proche du Hezbollah, en allusion à l’actuelle vulnérabilité du président de la Chambre, vivement conspué par la rue depuis le début de la révolte populaire contre la classe politique libanaise, le 17 octobre dernier.

L’avocat et activiste Chérif Sleiman, l’une des 25 victimes de l’agression de Jnah, estime lui aussi que M. Sayyed tente effectivement de s’attirer une base populaire propre à lui, d’autant qu’il n’a pas de parti politique derrière lui et que la majorité des voix chiites versent traditionnellement pour le compte du Hezbollah et du mouvement Amal qui se partagent la scène politique. « Il serait cependant erroné de dire que la défense des intérêts des citoyens et de sa région à laquelle se livre M. Sayyed est circonstancielle et concomitante à la révolution », nuance M. Sleiman qui rappelle que le combat que mène le député a débuté avec son élection en mai 2018.

On se souvient d’ailleurs du bras de fer qui avait opposé, en juillet 2018, le chef d’Amal au député de la Békaa, qui avait alors dénoncé un déséquilibre dans les nominations au sein de l’agence de la Sécurité de l’État en faveur du Sud, ainsi que l’absence d’une politique de développement dans la Békaa.

Quoique notoire, cette guéguerre intercommunautaire au sein du même camp politique ne risque pas pour autant de déteindre sur l’unité de la rue chiite que le Hezbollah souhaite voir aujourd’hui plus que jamais cimentée face à la multitude des défis, internes et externes, auxquels il est confronté.

Même si l’on condamne dans des cercles clos proches du Hezbollah les multiples égarements du mouvement Amal, on continue de s’abstenir de dénoncer publiquement son comportement, dans un souci d’éviter toute confrontation avec un allié stratégique de taille.

« Même Jamil Sayyed reste conscient des limites du jeu et de la règle imposée par le Hezbollah qui continue de soutenir le patron d’Amal et le fera jusqu’à la fin », commente une source proche du parti chiite qui précise que la critique reste tolérée, mais ne doit pas directement viser le président de la Chambre. Le parti n’acceptera pas non plus toute polémique qui viserait à susciter des divisions entre la Békaa et le Sud, deux zones où l’influence chiite est prépondérante. Autant de lignes rouges que le Hezbollah aurait clairement signifiées à M. Sayyed.

Ayant lui-même glissé dans l’erreur de la répression du mouvement de contestation, au Liban-Sud principalement, le Hezbollah, dont une grande partie de la base continue de sympathiser avec les contestataires, est désormais convaincu de l’inutilité des moyens musclés.

Pour le parti chiite, l’idée est désormais d’absorber la colère au lieu de l’attiser, surtout en ce moment. « La seule option est d’être à l’écoute de la rue et de proposer des solutions qui puissent répondre aux aspirations des contestataires. Il faut inaugurer de nouvelles politiques et œuvrer à un changement radical des mentalités », conclut la source proche du Hezbollah.

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Wlek Sanferlou

"Le mouvement Amal appelé à faire face à ses démons"... élémentaire cher Watson...il lui suffit de se regarder dans le miroir...

LA VERITE

combien est le salaire d'un president du parlement et combien est l'actif de M Berry , de sa femme et de ses enfants?

Peut etre que cela explique tout

EL KHALIL ABDALLAH

le mouvement Amal est un parti depasse ,fige dans le temps.Il n'a rien a offrir aux Libanais et aux Chiites particulier sauf le clientelisme . Quand on est court d'idees on a recours a la violence.

Pierre Hadjigeorgiou

La seule manière de résorber la contestation est que le Hezbollah dépose les armes en faveur de la légalité. Cela fait, le Liban se retrouvera debout en moins de deux... N'importe qui d'autre conduira, a un certain moment, a une une confrontation. Le Hezbollah se rend compte que sa base commence a lui faire défaut.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SANS ARCHANGE DU MAL CAD SANS BELZEBUTH IL N,Y A PAS DE DEMONS.

Tabet Karim

Rififi chez les voyous....

Yves Prevost

Jamil Sayyed s'opposant à une répression musclée? On aura tout vu! On dit, il est vrai, qu'"en vieillissant, le diable se fait moine"!

Gros Gnon

"... « Il y a des gens au sein d’Amal qui, malheureusement, continuent de croire à l’efficacité des pratiques d’intimidation », commente une source proche du Hezbollah. ..."

Il faut l’encadrer celle-là...

Zovighian Michel

Puisque les partis Chiites insistent qu’ils n’ont rien avoir avec ce qui se passe dans les rues, pourquoi n’expriment-ils pas leur dédain et condamnent les actions de leurs partisans?

Le citoyen Libanais fait face à une réalité amère qui est d'être à la merci de corpuscules armés que personne ne contrôle, ou n’arrive pas à contrôler, ou ne veut pas contrôler.

Est-il concevable qu'un chef de parlement ait une milice à sa solde? Il leur paye le Smic pour être dans les rues et aux aguets. Mr. Berri devrait investir dans des usines de production pour les aider à se créer un avenir et fonder une famille. Nous avons au Liban une génération de livreurs et de valets parking qui ne sait rien faire d'autre.

Ô Liban

Malgré les exactions de ses partisans, ce qui surprend est le silence de Monsieur Berri.
Aucune dénonciation ouverte du Chef, ne peut être une excuse ,mais une dérobade plus nuisible à son égard qu'une reconnaissance des faits.

Gebran Eid

BERRI OPÈRE À VISAGE DÉCOUVERT. IL PANIQUE....ÇA VAUT DIRE QU'IL CACHE DES CHOSES QUI RISQUENT DE L'ANÉANTIR COMPLÈTEMENT. SA FIN DE REIGNE S'APPROCHE À GRAND VITESSE. LA BONNE NOUVELLE C'EST QU'IL EST AUJOURD'HUI DÉMASQUÉ ENFIN DEVANT MÊME SES COMPATRIOTES. SES MILICES DOIVENT SENTIR SA FIN EN REGARDANT LES CH TÉLÉ ET LES JOURNAUX. AU MOINS QU'ON L'ESPÈRE.

VIRAGE CONTRÔLÉ

Si les partis politiques des autres confessions pouvaient être aussi critiques vis-à-vis de leur leader comme le font les chiites vis-à-vis des leurs , le Liban pourra avancer dans la voie d'un règlement plus global et plus national.

En milieu chiite il ne fait aucun doute qu'il doit être mis fin à l'ère Berry.

PPZZ58

La servitude volontaire a sa raison que la raison ignore.
CQFD

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