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Culture - Photo

Les 55 premiers jours de la révolte vus par Emilie Madi

« Thaoura b soura » (la révolution en photo) est le titre d’un livre de photographie publié fin décembre par la photographe et cinéaste libano-canadienne Emilie Madi. Plus de 150 images prises au cœur de ce moment de réveil collectif pour l’égalité et la justice qui débuta ce 17 octobre 2019.

Les 55 premiers jours des mouvements de contestation au Liban vus par Emilie Madi. Photo DR

Au moment où ces lignes sont écrites, la révolte libanaise contre la classe politique dirigeante est toujours en train d’ébranler le pouvoir en place dans presque toutes les villes du Liban. Après un semblant de décroissance durant la période des fêtes de fin d’année, le peuple libanais est redescendu de plus belle cette semaine dans les rues du pays, renouant avec cette formidable énergie qui fut déployée par les manifestants au cours des deux premiers mois. Cet engouement extraordinaire d’alors, c’est précisément ce qui a fasciné la photographe libano-canadienne Emilie Madi, basée et Paris et qui venait tout juste d’arriver au Liban le 30 septembre.

« Quand je suis venue au Liban fin septembre, je n’avais pas tout mon matériel, juste un petit appareil photo que j’avais ramené de Paris. Le 17 octobre, quand j’ai vu ce qui se passait dans la rue, je n’ai pas pu ne pas descendre. Je me suis rendue tous les jours sur les lieux de rassemblement, je n’arrivais pas à m’arrêter, je prenais des photos sans arrêt et j’ai plusieurs fois reporté mon retour à Paris. Le Liban m’a passionnée, m’a inspirée : les émotions, la vie, l’aspect créatif de la thaoura, j’en suis devenue accro, révèle la photographe et cinéaste, tout juste âgée de 30 ans.

Actuellement au Liban, en plus d’être occupée par le tournage d’un long métrage, elle continue de vivre au gré de ce qu’elle appelle, comme de nombreux libanais, la révolution. « Même ceux qui ne s’accordent pas sur le nom thaoura ont envie de changement : tout le monde en a besoin dans ce pays. Les gens me demandent pourquoi je reste ici. Peut-être est-ce parce que le peuple libanais m’inspire. Sa passion, son feu, son énergie, son sourire... C’est la culture libanaise, le quotidien, le chaos, la famille, on continue à sortir, à vivre : l’espoir est toujours là. C’est quelque chose qui m’attire énormément. Pour moi, cette révolution, ce n’est qu’un début vers la renaissance du Liban », explique cette passionnée de documentaire et de photojournalisme.

Depuis le début des événements, ses photos ont été publiées sur de nombreuses plateformes de la presse libanaise ou internationale, dont L’Orient-Le-Jour, Magazine, France 24, Omni News ou encore al-Ousbouh el-Arabi. Par ailleurs, elle est photographe affiliée au Beirut Center of Photography (BCP), qui a monté l’exposition autour de l’Œuf le 14 novembre dernier. Elle y présentait trois de ses œuvres : « J’étais une des dernières à exposer, ça a duré deux mois avant que tout brûle avec les bombes lacrymogènes tirées autour du Parlement », se souvient-elle.


Nommer le vice

Toutefois pour Emilie Madi, la photographie ne saurait être réduite à un outil journalistique et informationnel : elle est aussi un lieu d’expression propre, où la créativité se déploie par le regard. « Si j’ai décidé de photographier avec ma petite lentille, c’est parce que, pour moi, l’idée, ce n’est pas la lentille mais les yeux et l’émotion », lance l’artiste, dont la première signature de son livre de photographie Thaoura b soura a eu lieu le 21 décembre dernier à la KAF Contemporary Art Gallery. À l’origine du livre, une rencontre fortuite, celle de Suzanne Moawad. « C’est elle qui m’a poussée à publier après avoir vu mes photos, elle a cru en moi : elle a mis à disposition sa maison d’édition, Opposite Agency, sans qui ce livre n’aurait pas vu le jour », se souvient Emilie Madi. Se rendant compte que beaucoup de gens à l’étranger souhaitaient avoir une sorte de document d’archives pour se remémorer la révolte, elle décide alors de se lancer dans la création de ce livre compilant plus de 150 photos. Elle décide de le faire publier juste avant Noël « pour que les expatriés au Liban puissent l’emporter avec eux pour les fêtes, comme cadeau ou souvenir. Et aussi pour que les Libanais d’ici puissent avoir un livre immortalisant les 55 premiers jours de la thaoura ».

Ces deux premiers mois, elle choisit pour la composition de son livre de ne pas les montrer dans un ordre chronologique, mais plutôt à travers 5 grands chapitres, « 5 segments de différentes émotions », accompagnés de courts textes écrits en français, arabe et anglais. « Terre. Feu. Sang » / « Nommer le vice » / « Mort au patriarcat » / « Soulèvement pacifique » / « La révolution est espoir »... Autant de segments aux titres bruts et sincères, adjectifs par lesquels on pourrait qualifier les photos qui les alimentent. « L’idée de ce livre est de rappeler que le Liban est un pays de fête, de nourriture, de culture, d’histoire. Il ne faut pas que le monde commence à avoir peur de venir au Liban. On a besoin de nos touristes. »


De la photo au voyage, et vice versa

Emilie Madi est née à Paris en 1989. Alors qu’elle est âgée de deux ans, sa famille s’installe au Liban. Les voyages ponctuent à divers intervalles sa vie : elle fête ses 11 ans à Dubaï et ses 15 ans à Montréal, où elle se stabilise plusieurs années. « Montréal, c’est la maison ; mais il est vrai que je ne me suis jamais sentie aussi libanaise que depuis ces trois derniers mois », dit-elle aujourd’hui. C’est là-bas, à Montréal, qu’elle étudie la photographie et les beaux-arts, avant de se lancer dans des études cinématographiques à Vancouver. Puis elle part pour une durée de 6 mois en Europe, en Espagne, en Allemagne, en Norvège, où elle est employée par un groupe de musique allemand pour tourner des vidéoclips. En 2012-2013, elle rentre à Montréal, mais elle continue de faire régulièrement des allers-retours au Liban.

Un beau jour, elle part au Mexique. Là-bas, elle rencontre une maison de production : cette rencontre fera qu’elle y restera un an et demi en tant que productrice et opératrice de caméra. En 2014, elle expose ses photos du Mexique, puis elle reprend ces photos et poursuit l’exposition à Montréal. Elle déménage à Paris en 2015, où elle est galeriste, puis range son appareil photo. En 2018, elle part 6 mois en Amérique du Sud : « C’est là que j’ai retrouvé la passion de la photographie », dira-t-elle. Elle fait une formation dans un institut pour devenir reporter d’images : « Mon rêve pendant très longtemps était de devenir photographe de guerre. » Cet été, elle rencontre un autre photographe libanais, Rudy Bou Chebel : ils décident de se lancer dans un projet d’exposition commune qu’ils appellent « Soma » et qui devait être présenté le 21 octobre à District S. Si elle était au Liban le 30 septembre, c’était pour cette raison. Mais la révolte du 17 octobre les pousse à suspendre ce projet, et de là, qui sait ? Dans un Liban où il est devenu compliqué de planifier quoi que ce soit de la veille pour le lendemain, tout reste encore possible…

À signaler que 10 % du prix du livre (75 000 LL) sont reversés à des ONG

Instagram : emiliemadiphotographer

Site web : www.emiliemadi.com 


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