L’Œuf avec ses graffitis.
Le village était toujours beau. Déployant ses ailes devant l’église, l’archange Michel piétinait son démon. Irisant les bassins d’eau, les décorations ponctuaient la forêt de fils électriques. Par les rues, les haut-parleurs annonçaient en musique l’avènement du Sauveur.
Le Sauveur allait naître mais, à ce Noël-là, quelque chose était mort. Le dollar à 1 500 livres, une forme d’insouciance, de fatalisme, et à ce repas de fête dressé pour les pauvres, leur pudeur. Non, on n’avait pas encore mangé de ce pain-là.
Toute la journée, les volets ont claqué. Plus redoutés qu’un crack boursier, s’approchaient la tempête et des vents à 100 km/h.
Coupure d’électricité à la messe et la scène saisissante du prêtre à son autel, parlant araméen, entre deux cierges à la flamme vacillante. Un clair-obscur qui renvoya les fidèles aux temps immémoriaux.
Après le dîner, un fossé s’est creusé entre ceux de passage et ceux qui restent là, assignés à une table déjà desservie. Comme à cette soirée, deux jours plus tôt, où il y eut tant de monde mais pas assez et où les mots s’étaient tus. Nous sommes restés les bras ballants, comme un baiser en l’air, une lettre jamais reçue ou la gloire posthume d’un auteur mort dans la misère. Ce Noël-là avait un goût de terre et il n’y a pire souffrance que celle qui s’est tue.
Plus tard dans la soirée, la pluie a redoublé de violence. Nous sommes partis avant minuit. Dans la maison gagnée à la hâte, la pluie était entrée. Elle tombait dans la chambre, transformant les lits en esquifs, les rideaux en rivières. Les draps étaient trempés. Après les temps immémoriaux, c’était Noé et le déluge. Cette année, au Liban, Noël avait pris l’eau. Mais nous guettions la suite.
Il y a la vie qui écoute aux portes, s’accoude aux fenêtres des autres. Celle qui s’endort sur un divan, bercée par leurs conversations. Et puis il y a celle qui tonne sur la place des Canons.
Devant les minarets de la grande mosquée, deux mains sont dressées. Celle de la statue des Martyrs portant un flambeau, et l’autre aux doigts repliés. Au loin, une coque ovoïde et glabre, rongée par la végétation. Sur son lit de graffitis, « l’Œuf » est un chaudron posé sur un brasier. Il résonne encore des clameurs anciennes. On avance à l’intérieur d’une mise en abyme à l’autre, on ne sait plus très bien sur les décombres de quoi on est penché. Une guerre est passée par là puis, il y a deux mois, une révolution. Qu’on veut tuer dans l’œuf.
Dans cette salle de cinéma, témoin d’un passé fastueux, une vie après la vie et sur la place des Martyrs, une ville sous la ville dont on voit les arcades. Et si, dans cette ville fantôme, nous sommes des revenants, la révolution est passée par là, qui a dessillé les regards et libéré la voix. Elle a incendié tous les cœurs. À ce Noël-là, quelque chose était mort, mais pour mieux renaître. Par la porte du matin, ce matin d’octobre, un espoir est entré. Porté par tout un peuple, grelottant de froid et dérivant sur l’onde, un pays nous est né.
Prions pour un sauveur.
Nada BEJJANI RAAD
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