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par Catherine-Léa OTAYEK

On reviendra

Comme à chaque fois, j’évite de regarder ma mère dans les yeux en lui disant au revoir.

Avec le temps, j’ai appris à garder le sourire. Surtout, ne pas dire que j’ai envie de rester. Surtout éviter de la faire pleurer. Si elle pleure, je pleure et il faut absolument éviter toute situation dramatique.

Comme à chaque fois, ma grand-mère m’embrasse, « ntebhe 3a 7alik setteh, lbese mnih w ma tense tekle ». Comme à chaque fois, elle évite de croiser mon regard comme si ça m’empêcherait de voir les larmes qui coulent sur son visage.

Avec le temps, elle a compris que ça ne servait à rien d’essayer de me convaincre de rester. De toute manière, au stade où nous en sommes, personne ne serait assez fou pour rester.

Comme à chaque fois, j’embrasse mon grand-père sur son crâne nu, en essayant d’enregistrer tous les détails de son visage, les trois rides parallèles au milieu de son front, son gros nez qu’il m’a laissé en héritage, l’odeur de son eau de Cologne, la force qu’il a dans ses mains malgré ses 95 ans... Qui sait, il ne sera peut-être plus là quand je reviendrai.

La première fois que je suis rentrée au Liban après 4 mois passés en France, il ne se souvenait déjà plus de mon visage. Pourtant, la prochaine fois que ma grand-mère m’appellera, pour me faire plaisir et garder bonne figure, elle me dira « Jeddik bi bawsik ktir ».

Et les enfants, se souviendront-ils de moi, eux ? Quand je reviendrai, Yasmina saura probablement lire et écrire et le petit Alexandre marchera déjà sur ses deux jambes.

Comme à chaque fois, je hume l’odeur du jasmin qui pend sur le balcon des voisins et se mêle à l’odeur de la terre mouillée. Quand je serai dans les couloirs de la gare Montparnasse, j’activerai ma mémoire olfactive pour éviter de suffoquer.

Comme à chaque fois, dans le taxi qui m’emmène à l’aéroport, je chantonne du Feyrouz en bouffant le paysage du regard comme pour éviter de l’oublier : Rajiin ya hawa, on reviendra.

Mais cette fois-ci, les paroles de la chanson résonnent différemment dans mon oreille.

Cette fois-ci, j’ai vu le Liban renaître de ses cendres. J’ai vu ses enfants sortir de leur coma. Désormais, ils ne vivront plus jamais par défaut.

Cette fois-ci, mon corps fera le voyage tout seul. Mon esprit, lui, restera ici, sur la place des Martyrs à déambuler dans les rues d’une ville qui désormais nous appartient, à chanter, danser, débattre et crier notre liberté au son des mégaphones et au rythme des coups de casseroles.

Demain matin, Paris me semblera fade à nouveau. Tout me semblera futile. Je ressentirai comme un vide dans mon estomac, comme un gouffre qui me séparera de tous ceux qui m’entourent, de tout ce qui n’est pas « thawra ». Demain matin, comme tous les jours depuis le lendemain de ce 17 octobre, j’arriverai en retard en cours pour avoir passé la matinée à naviguer les comptes Instagram des « thouwars » au Liban. Je passerai ma journée, scotchée à l’écran de mon téléphone, à l’affût d’une notification ou d’un tweet qui me ferait voyager, l’espace de 280 caractères, dans les rues de mon pays. Discrètement, dès que je le pourrais, je regarderai la télé libanaise en streaming sur internet. Équipée de mes bracelets et de mille autres accessoires à l’emblème de la révolution et du Liban, je refuserai de parler d’autre chose que de la « thawra ». Il n’y aura plus qu’elle qui compte.

Avant, quand on me disait « c’est courageux d’avoir quitté ton pays pour la France », je ne comprenais pas. Pour moi, ce n’était pas courageux, c’était normal. Pour nous autres Libanais, l’émigration, c’est la norme. Il m’a fallu une révolution pour comprendre que l’émigration ne devrait pas être la norme.

Cette fois-ci, je repars avec l’espoir, la conviction que les choses vont changer. Cette fois-ci, mon Liban, je te le promets, rajiin !


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.


Comme à chaque fois, j’évite de regarder ma mère dans les yeux en lui disant au revoir.

Avec le temps, j’ai appris à garder le sourire. Surtout, ne pas dire que j’ai envie de rester. Surtout éviter de la faire pleurer. Si elle pleure, je pleure et il faut absolument éviter toute situation dramatique.

Comme à chaque fois, ma grand-mère m’embrasse, « ntebhe...

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