Un pays à trois facettes si dissemblables. La face politique nauséeuse, la face culturelle prestigieuse incarnée par nos élites locales et la diaspora, et voilà la troisième, la société civile qui, maintenant, manifeste, à juste titre, sa colère, son indignation et sa détermination à faire sauter les verrous. Il serait absurde de ne pas prendre au sérieux les revendications. Ces trois sphères d’une même nation n’entretiennent pas toujours des relations harmonieuses; ils vivent en désaccord et les liens ténus qui, parfois, les unissent sont au bord de la rupture.
Un siècle, 1920 à 2020, de perdu dans un pays où la classe dirigeante a échoué partout et sur tout. Un siècle d’incapacités, d’incompétences, de règne des mafias. Ça suffit ! Même les plus récalcitrants collaborateurs ne peuvent plus se taire sur la rapacité des leurs.
Ceux qui célébreront le centenaire nous diront-ils que notre État est violent, voyou, voleur, menteur, corrompu, esclave des tuteurs, confisque le pouvoir et sans dignité ; nous diront-ils pourquoi ces leaders politiques ont-ils peur de l’opinion publique ? Ignorent-ils que les députés, les maires et les présidents des municipalités sont élus au suffrage universel ? Rendez le pouvoir au peuple c’est votre devoir. Sinon il vous sera arraché bon gré mal gré !
Corruption insolente, spoliation de tous les droits légitimes, fraudes électorales, conflits d’intérêts, justice partisane, mandats législatifs, présidentiels et administratifs antidémocratiques, illégitimes, illégaux et autoprorogés, criminalité non punie, attentats, carnages, complots, règne du béton et des spéculations, dictatures familiales, des caciques des partis transformés en guignols face aux héritiers mutants consanguins. Cette sale réputation a déjà fait le tour de la planète dans les médias écrits, audiovisuels et les réseaux sociaux.
Un chauffeur de taxi parisien, qui me conduisait à l’aéroport d’Orly, me disait : « Vos présidents sont des voleurs. » Je rouspétais sans conviction, il n’en démordait pas et s’était mis à me citer des faits et des noms. Mondialisation oblige ! Les élus libanais sont des Grosjean comme devant ! Ce Liban-là n’est pas le mien ; je le renie. Il n’est pas non plus celui de nos enfants du terroir ou de nos honorables émigrés. Le Liban de mes ancêtres était plus convivial, plus beau et plus serein.
La deuxième facette culturelle du pays du Cèdre est admirable, immortelle et constitue un îlot d’espérance. Elle scintille dans le ciel, illumine nos horizons et force le respect. Elle est l’œuvre de nos élites parsemées sur toute la planète. Parmi ces innombrables célébrités je cite quelques-unes : Michael Debakey, cardiologue de renommée mondiale, honoré à la Maison-Blanche par cinq présidents des États-Unis et considéré comme l’un des pères fondateurs de l’Amérique, Gibran Khalil Gibran, un immortel dont le souvenir trône sur l’une des plus belles places de Boston et dont les ouvrages sont enseignés dans les plus prestigieuses universités du monde, Peter Medawar, prix Nobel de médecine, Fayrouz, Rahbani, Sabah, Wadih Safi, Shakira, et bien d’autres dont la voix et la musique ont enchanté le monde des mélomanes, Carlos Ghosn, Charles Malek, l’un des participants à la création de la Charte des Nations unies qui pour la première fois de notre histoire moderne a fait de la dignité humaine un préalable à tout programme, Mickael Néaimé, Michel Chiha, etc… Parcourez le monde de Boston à Paris, de Londres à New York, de Montréal au Québec, de Vancouver à l’Australie vous retrouverez les traces immortelles de nos penseurs. L’intelligence de cette frange de nos compatriotes contraste avec la nudité intellectuelle de l’écrasante majorité de nos leaders politiques.
La troisième facette du pays vient de se manifester par un phénomène ras-le-bol. Une société civile explosive, indignée, excédée, dégoûtée, en colère contre sa classe politique; elle a exprimé les doléances et les vexations de quatre millions de Libanais et de ses deux millions de réfugiés. Je note avec joie qu’au cours des dernières décennies, les organisations non gouvernementales et les mouvements sociaux ont foisonné et sont devenus agissants et performants ; leur action a permis de diffuser des idées novatrices, de sensibiliser et mobiliser l’opinion publique contre les dangers sociaux et les erreurs des hommes politiques. Le rôle des ONG consiste à compléter, corriger, et combler les lacunes et les déficiences de l’État. Ils ont participé activement au cœur des centres de décision et joué un rôle fondateur et renforcé la démocratie. Dans un monde interactif, interdépendant et interconnecté, il est difficile de définir les pôles d’influence qui nous gouvernent ; il est aussi certain que la gérance du monde n’est plus du seul ressort des gouvernements.
Que notre société civile soit bigarrée, hétéroclite, rien n’est plus normale ; cela n’affecterait en rien son efficacité si elle reste libre ; elle est en plus exposée aux risques destructeurs des vampires des mafias politiques.
Nous fondons beaucoup d’espoir dans le succès d’une action concertée, nationale, non confessionnelle, non violente, persévérante, pour assurer aux Libanais une vie digne. Le Liban de demain, celui de nos ambitions, ne peut être construit que par l’action conjuguée de ces trois axes fondamentaux de notre pays. Nous avons besoin d’une classe politique nettoyée, débarrassée de ses adversités, d’une société civile agissante, performante, libre, indépendante, pacifique et d’une diaspora qui conquirent ses droits politiques, économiques et identitaires fondamentaux pour qu’elle puisse jouer pleinement son rôle dans l’édification d’un pays démocratique et un État de droit. Ensemble, nous devons veiller à ce que notre société demeure une société, dont nous soyons fiers.
Nous rêvons, oui, nous espérons, oui, rêves de notre jeunesse afin qu’elle cesse ses recherches d’un autre Eldorado.
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