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Nos lecteurs ont la parole - Par Joumana Debs Nahas

Les Narcisse

L’un des problèmes persistants de la scène politique libanaise est le culte de la personnalité. Il s’agit d’un fléau qui touche, non pas uniquement les personnes au sommet du pouvoir, ce dont, à la limite, on pourrait s’accommoder, mais il touche toute personne détentrice d’un début de pouvoir. Du bas de la pyramide jusqu’au sommet, toutes les personnes qui ont eu un jour au Liban un semblant de pouvoir en ont été grisées, comme s’il s’était agi d’un sésame ouvrant je ne sais quelles portes et donnant je ne sais quelles supériorités.

Et pendant très longtemps, cela a été vrai. Le clientélisme et la corruption rampante aidant, tout député, ancien député, fils de député, petit-fils de député, ministre, ancien ministre, fils de, petit-fils de, président de municipalité, ancien président, fils de, cousin de, meilleur ami de, voisin de palier de, cousin par alliance de, bref, tout le monde avait quelqu’un de bien placé quelque part pour vous faire passer quelque chose. Ce quelque chose allant d’une table bien placée au restaurant « in » du moment, un samedi soir, à un procès pénal en trafic de drogue. On le savait. Depuis des décennies. On s’est tu. On a laissé faire.

Jusqu’au jour où... trop, c’est trop. Jusqu’au jour où on se rend compte que ce « deal » dont nous sommes tous un peu coupables (ne serait-ce que par notre silence) ne fonctionne plus. Jusqu’au jour où on se rend compte que ce clientélisme et cette corruption nous ont atteints, chacun, chacune d’entre nous dans notre présent, notre avenir, notre compte en banque, notre petit chez-nous que nous avons eu tant de mal à construire, jour après jour. Jusqu’au jour où on se rend compte que c’est un deal de dupes et que les dupes c’est nous.

Et là, quand enfin on se réveille tous d’un même élan, avec le même cri, et qu’on scande d’une même voix que nous ne voulons plus l’ancien régime et que « tous signifie tous », on est loin de se rendre compte que commence une guerre d’ego d’une violence inouïe.

En effet, le vrai problème derrière la formule de la révolution du 17 octobre, à savoir « tous signifie tous », et qui a particulièrement piqué le chef de l’État, c’est qu’elle s’attaque de front à la personnalité narcissique des personnes au pouvoir. Dans son ouvrage que j’ai cité en titre, Marie-France Hirigoyen cite à titre d’exemple le président américain Donald Trump, en expliquant que ce dernier a « un sens grandiose de sa propre importance (…), est absorbé par des fantaisies de succès illimité, de pouvoir, de splendeur, (…) pense être spécial et unique et ne pouvoir être admis et compris que par des institutions et des gens spéciaux et de haut niveau (…), il a un besoin excessif d’être admiré, (…) fait preuve d’attitudes et de comportements arrogants et hautains (…) ».

On ne peut s’empêcher de comparer ces caractéristiques avec les responsables libanais qui s’acharnent à se maintenir au pouvoir malgré l’évidence, malgré les cris incessants de la rue, malgré les appels pressants à un changement immédiat de régime.

Malheureusement, ce culte de la personnalité, qui n’est pas nouveau, et qui a fait au Liban les ravages que l’on sait, n’est pas encore près de laisser la place aux technocrates que nous appelons de nos vœux nuit et jour et qui ne se trouvent pas sur la Lune, n’en déplaise au président. Ils sont bien parmi nous, mais ils n’ont pas la grosse tête, et c’est peut-être la raison pour laquelle il ne les voit pas.

La Suisse, pays que l’on compare souvent au Liban, en raison de son tissu pluriel comme le nôtre, a bien compris l’importance de l’éloignement du culte de la personne et de la dangerosité du narcissisme en politique, comme ailleurs sans doute. En effet, l’une des différences de taille entre le Liban et la Suisse, dont nous pourrions aisément nous inspirer, c’est l’absence totale de « personnalisation » des responsables au pouvoir. Le système collégial neutre et rotatif assure la non-émergence d’un ou plusieurs leaders particuliers sur le plan national. Il s’agit de gérer les affaires du pays, beaucoup plus que de politique en fait. La Suisse mise sur des qualités objectives recherchées chez ses conseillers fédéraux qui sont, par ailleurs, parfaitement représentatifs du tissu social suisse.

N’ayant pas le rôle d’élites, tous les conseillers fédéraux sont forcément sur un même pied d’égalité, et le système de rotation établi par la Constitution garantit, encore plus, cet état de fait : il s’agit de faire en sorte que des personnes compétentes gèrent les affaires de la nation, même si ce n’est pas indépendamment de leur appartenance culturelle ou religieuse. Vivement chez nous !


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

L’un des problèmes persistants de la scène politique libanaise est le culte de la personnalité. Il s’agit d’un fléau qui touche, non pas uniquement les personnes au sommet du pouvoir, ce dont, à la limite, on pourrait s’accommoder, mais il touche toute personne détentrice d’un début de pouvoir. Du bas de la pyramide jusqu’au sommet, toutes les personnes qui ont eu un jour au Liban un semblant de pouvoir en ont été grisées, comme s’il s’était agi d’un sésame ouvrant je ne sais quelles portes et donnant je ne sais quelles supériorités.Et pendant très longtemps, cela a été vrai. Le clientélisme et la corruption rampante aidant, tout député, ancien député, fils de député, petit-fils de député, ministre, ancien ministre, fils de, petit-fils de, président de municipalité, ancien président, fils...
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