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Nos lecteurs ont la parole - Pierre Zuccotti

Beyrouth-Caracas

Depuis plus de vingt ans, le Liban semble exister dans un état d’exception. Un pays dont l’économie était supposément dollarisée, avec les taux d’intérêt d’un pays sous-développé. L’encre a bien coulé ces derniers temps pour comprendre la crise économique que traverse le pays, mais l’explication de fond est d’une simplicité déconcertante. Ces dernières années, alors qu’un client déposant son argent dans un compte à Chicago pouvait espérer une rémunération de l’ordre de un à deux pour cent, voire moins, ce même client pouvait s’attendre à une rémunération de l’ordre de sept à douze pour cent au Liban. Ceux qui ont cru qu’un dollar valait un dollar doivent faire face à la dure réalité que le surendettement a son prix. On leur a vendu un rêve de dollars, et ils se réveillent désormais avec des livres libanaises en main.Dans les années 2000, en pleine euphorie et peu de temps avant l’éclatement de 2008, le PDG d’une grande banque new-yorkaise se défendait ainsi face à ses détracteurs : « Tant que la musique continue, il faut se mettre debout et danser. » Ceux qui ont voulu croire que le Liban échappait aux règles élémentaires de l’économie se reconnaîtront maintenant que la musique, au Liban, a cessé.

Le président Aoun persiste à danser, mais la musique de fond désormais est celle d’une rue qui ne lui permettra plus de poursuivre sa politique de l’autruche. Pour simplifier, disons que le pays peut choisir entre deux chemins tracés ces dernières années en Amérique latine. Le premier, c’est le chemin des choix douloureux (dévaluation de la monnaie, restructuration de la dette), mais qui peuvent ouvrir la voie au retour à la croissance. Le deuxième, c’est le chemin que choisit le pouvoir politique soucieux avant tout de préserver ses privilèges, et qui refuse de voir les réalités nécessaires en face : un chemin qui mène tout droit à l’éradication des classes moyennes. Ces deux chemins portent leurs noms : Argentine et Venezuela.

Commençons par l’Argentine, un pays qui au cours du XXe siècle est passé par une crise économique à peu près tous les dix ans. Dans les années 1990, le pays était dollarisé et le chouchou des institutions internationales. Sous le président Carlos Menem (d’origine levantine), le pays connaissait alors une corruption endémique, mais qu’importe tant qu’il pouvait s’endetter de manière massive. En 2000, une crise économique mettait à nu la situation du pays surendetté. il n’était dès lors plus possible de faire croire aux Argentins ou aux créanciers du pays à l’extérieur que la situation était soutenable. Pendant un certain temps, les dirigeants argentins n’ont pas eu le courage politique de dire aux épargnants que leurs dollars n’étaient plus des dollars. La conclusion, hélas inévitable ? Le dédoublement des taux de change, entre d’un côté un taux de change officiel et fictif (mais qu’on maintenait pour des raisons politiques) et de l’autre un taux de change au noir correspondant à la réalité. Par ailleurs, le gouvernement cherchait à repousser les échéances de sa dette extérieure, en maintenant la fiction que les créanciers seraient remboursés. Finalement, en 2001, après être passé par une crise sociale et politique dramatique (quatre présidents en l’espace de quelques mois), le pays a choisi le chemin des mesures inévitables : une dévaluation de la monnaie et une restructuration de la dette extérieure. Le court terme douloureux a ouvert la voie vers un nouveau cycle de croissance. Ce qui a permis au pays de s’en sortir à peu près (en attendant la prochaine crise).

Aujourd’hui, alors que le taux de change sur le marché noir au Liban a passé la barre des 2 000 LL pour un dollar, le gouvernement et la Banque du Liban s’obstinent à dire que les dettes seront payées, et à maintenir le taux officiel de 1 507 livres pour un dollar. Soit les dirigeants feront preuve de courage, soit ils continueront leur parcours actuel. Autrement dit, le deuxième chemin latino-américain qui s’ouvre au pays : celui du Venezuela. Sous les présidents Chavez puis Maduro, ce pays a connu plusieurs crises économiques, mais il n’a jamais cessé de payer ses dettes extérieures. Le taux de change « officiel » (fictif) s’est longtemps maintenu en parallèle avec un taux au noir, qui est passé de dix fois le taux officiel en 2012, à cent fois en 2018. Le résultat ? Un des pays les plus corrompus du monde, où les proches du pouvoir sont les seuls à avoir accès aux taux officiels. Les revenus publics sont essentiellement destinés au remboursement de la dette extérieure. La classe moyenne du Venezuela a bel est bien disparu entre l’émigration d’un côté et l’effondrement économique du pays de l’autre. Voilà plus ou moins ce qui attendrait un pays où le pouvoir politique est soucieux de se préserver avant tout.On dira que le Liban ne ressemble exactement ni à l’Argentine en 2001 ni au Venezuela en 2012. C’est vrai, mais prétendre que la situation économique du Liban est une anomalie, comme on a voulu le faire depuis les années 1990, revient à prétendre que la Banque du Liban détient le pouvoir d’imprimer des dollars indéfiniment. Espérons que ceux qui s’obstinent à y croire prendront un moment pour regarder du côté de Caracas. Le Venezuela avait ses revenus pétroliers, le Liban a les dépôts de la diaspora ; l’un comme l’autre doivent faire avec un pouvoir politique qui a refusé de partager la douleur de son peuple avec ses créanciers dollarisés, le partage risquant de lui coûter ses privilèges. Si le pouvoir politique reste sur la voie de l’inertie, les classes moyennes libanaises peuvent redouter un avenir pas très différent de ce que vivent ce que furent les classes moyennes au Venezuela, jadis le pays le plus riche d’Amérique du Sud. Personne ne peut se réjouir d’une restructuration de la dette, d’une dévaluation de la livre et des contrôles qui devront sans doute les accompagner. Mais l’alternative telle qu’on l’a vue au Venezuela est pire. C’est aux Libanais de le faire comprendre à leurs dirigeants.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Depuis plus de vingt ans, le Liban semble exister dans un état d’exception. Un pays dont l’économie était supposément dollarisée, avec les taux d’intérêt d’un pays sous-développé. L’encre a bien coulé ces derniers temps pour comprendre la crise économique que traverse le pays, mais l’explication de fond est d’une simplicité déconcertante. Ces dernières années, alors qu’un client déposant son argent dans un compte à Chicago pouvait espérer une rémunération de l’ordre de un à deux pour cent, voire moins, ce même client pouvait s’attendre à une rémunération de l’ordre de sept à douze pour cent au Liban. Ceux qui ont cru qu’un dollar valait un dollar doivent faire face à la dure réalité que le surendettement a son prix. On leur a vendu un rêve de dollars, et ils se réveillent désormais...
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