par Gérard BEJJANI

Et si c’était ton fils ?

J’en ai vu qui regardent avec dédain la jeunesse arrêtée dans la rue.

On la prend au hasard, on la tabasse, on l’arrache des mains maternelles, on la traîne par les pieds comme le bétail qu’on mène à l’abattoir. Sans raison. Juste pour sévir. Pour donner l’exemple aux autres, aux plus téméraires, aux braves gens qui crient famine devant des palais froids et sans pitié. On les saisit pour dissuader leurs frères, pour intimider la foule qui réclame justice et reconnaissance. Comme au temps de la guillotine sur les places publiques, ravie de montrer ce qui advient des têtes bien-pensantes, des libertés qui courent, de tout ce qui, de près ou de loin, ose profaner le régime, le nom sacré du Président. Et pourquoi le serait-il, plus que le tien, plus que celui de ta mère éplorée, plus que celui de ta sœur tombée devant toi, plus que celui de Dieu qui, lui, ne punit jamais, mais ouvre ses bras infinis pour embrasser, chaudement, son fils prodigue ?

J’en ai entendu qui ricanent avec malice quand l’enfant meurt dans la rue.

On le cingle, on l’écorche, on le poignarde pour se venger, pour servir de leçon à ses parents, à sa famille, à son peuple qui ose gueuler son désespoir sur les pavés en deuil et les trottoirs. On le tire par le bas, on le menotte, on le garrotte, pour rappeler à tous qui est au final le plus fort, le mieux armé, de quel côté se trouve la dictature. On sème le trouble, on provoque des émeutes, on fait de la diversion pour nous forcer au mutisme, à la résilience qui, tout à coup, sonne comme une sale adaptation à toute épreuve, même à la misère, même à l’indignité. Je n’ai jamais aimé ce mot à la mode qui se traîne, mou et creux, sur toutes les langues ! Résilience rime avec silence, patience, endurance, certes, mais pendant combien de temps encore ? Combien d’années sans lumière, sans rivage, sans eau dans nos ruisseaux, combien d’années avec la mort ? Et si cela ne vous plaît pas, la route de l’exil vous attend. Vous avez même le choix : la terre étrangère ou la lune. Par définition : habite la lune toute personne qui n’appartient à aucun parti, qui ne se courbe pas devant son seigneur, qui a une pensée libre. Toute personne qui ne vénère plus les idoles mais croit au renouveau et en elle-même. Et en Dieu.

J’en ai vu et entendu qui ricanent pourtant quand on porte la lune au front et que le cœur se gonfle d’espérance. On méprise la solidarité des hommes, on se moque des parades pacifiques, on dénigre la révolution, on refuse même d’employer ce mot comme si on en avait peur, comme s’il avait le pouvoir de véhiculer la ferveur, comme si le proférer lui donnait consistance et envergure, et qu’on préfère encore se mentir, grossir les œillères du déni et de l’indifférence.

Parmi ceux que j’ai vus et entendus ricaner, il est des voix qui ne se contentent pas de rire, elles recourent à l’injure, elles se transforment en furie, elles crachent le feu de leurs bouches mortifères. Il y a la prétendue amie qui lâche son venin pour m’accuser de traître, de vendu, parce que j’écris et que ma plume sert la vérité. Elle ne recule devant rien et insulte mes frères, ma mère et la sœur que je n’ai pas eue. Il y a l’autre aussi, le disciple qui se retourne contre son maître et le trompe et le dénonce à ses complices. Il y a l’autre encore qui s’inhibe, projette sa rancune, pointe de l’index tout ce qui s’épanouit hors de ses murs : la fille qui embrasse, l’homosexuel qui chante, le danseur qui irradie, l’artiste qui nous élève. Pourquoi tant de hargne ? Au nom de qui, de quoi ? D’un chef, ah oui! de quelqu’un qui, lui, ne vient pas de la lune mais de la fange, du zaïm qui l’asservit et nous tient à sa merci. Il y a surtout l’autre, la femme qui se réjouit de voir les garçons se faire embarquer, maltraiter, fouetter parce qu’il faut bien, hurle-t-elle, restaurer l’ordre public. Elle, ô mon Dieu, elle la mère qui, non satisfaite de maudire la foule, s’en prend au martyr et va jusqu’à souhaiter encore d’autres tombes à sa famille.

À elle surtout je m’adresse affolé : « Et si c’était ton fils ? Et si c’était moi? » Fais l’exercice, imagine-le comme ton fils quand il a faim, imagine ton fils qui prend froid, dis-toi que ç’aurait pu être lui sous le fouet abrutissant, ou pire, lui sous une balle assassine. Et si tu l’identifies au garçon humilié, si tu remplaces l’égoïsme, la méchanceté par la pitié, alors peut-être tu comprendras que la souffrance d’autrui ressemble à la tienne, qu’elle te concerne et que le sauver revient à te sauver toi-même. Alors peut-être ton visage s’adoucira. Alors peut-être tu sortiras de ta haine pour aller vers lui, le prendre dans tes bras, et l’enlacer, et l’étreindre, et pleurer avec lui, et te relever avec lui, et l’aimer, l’aimer pour tous les garçons que tu n’as pas eus. Les enfants à venir. Car « femme, voici ton fils », regarde-le au moins une fois, entends-le qui te chuchote tout bas : « Te voici enfin avec moi, ma mère. »


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.


J’en ai vu qui regardent avec dédain la jeunesse arrêtée dans la rue.

On la prend au hasard, on la tabasse, on l’arrache des mains maternelles, on la traîne par les pieds comme le bétail qu’on mène à l’abattoir. Sans raison. Juste pour sévir. Pour donner l’exemple aux autres, aux plus téméraires, aux braves gens qui crient famine devant des palais froids et sans...

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