Il semble que la vie évolue selon une échelle d’intensité. Quelque part, sur cette échelle, se trouve une ligne – pas très nette sans doute – au-dessous de laquelle on se contente plus ou moins « d’exister », et au-dessus de laquelle on parvient, plus ou moins, à « vivre ».
Être « vivant », « vivre intensément », qu’est-ce à dire ? Nous ne savons pas ce que la vie signifie pour d’autres, mais nous savons clairement ce qu’elle représente pour nous, et on a une méthode toute personnelle de mesurer son intensité.
Prenons les jours comme ils viennent ; mettons le signe plus (+) devant les heures vivantes et le signe moins (-) devant les heures mortes. Appliquons-nous à découvrir le on ne sait quoi qui fait que les unes sont mortes et que les autres sont vivantes. Cette analyse nous permettra-t-elle de saisir la vérité profonde de la vie ? Non ! dira le poète, mais nous on est mathématicien et on ne fait de poésie qu’à nos moments perdus.
D’après nos notes, on a pu cataloguer onze manières d’être dans lesquelles on se sent vivre, et cinq autres dans lesquelles on sent que nous ne sommes pas contents d’exister. Inutile de dire que celles-ci dominent. Nous avons découvert, en outre, des quantités d’états secondaires, trop obscurs pour être analysées. Les onze états positifs sont les suivants : nous avons l’impression de vivre quand nous faisons une œuvre créatrice, quand par exemple on compose un article de presse, ou quand nous prenons un croquis, ou bien encore quand on élabore une théorie politico-économique.
L’art est certainement pour nous source de vie. Lire un bon roman, écrire quelques poèmes, esquisser certains tableaux de peinture, assister à un opéra de la chaîne satellitaire « Mezzo », visiter une grand exposition, admirer de beaux monuments. En particulier, nous sommes touchés par la musique classique et particulièrement les œuvres de Chopin comme si le sang de ce compositeur coulait dans nos propres veines.
Les montagnes, la mer et les étoiles– tous les vieux poèmes de milliers de poètes – renouvellent la vie en nous. Ce n’est pas automatique d’ailleurs, pas plus que pour l’art, et il nous arrive de sentir que, devant de tels spectacles, nous nous élevons au-dessus du niveau de la simple existence.
Aimer, c’est « vivre » profondément et intensément. Il en va de même pour l’affection que nous portons à nos amis. Nous « vivons » au cours d’une conversation amicale ou d’une discussion théologique ou philosophique qui stimulent l’esprit. Dans le seul maniement des idées résident pour notre « ego » une animation réelle et vitale.
Nous « vivons » quand nous affrontons un danger, quand, par exemple, on fait un plongeon dans la piscine d’une hauteur vertigineuse. On se sent « vivre » en présence d’une vraie douleur ou après avoir subi une intervention chirugicale. On « vit » quand on évolue au grand air, comme le patinage, le ski, l’automobile et quelquefois les promenades pédestres ou encore lorsqu’on participe à des manifestations nationales.
Manger un bon hamburger quand on a très faim, ou tremper ses lèvres dans une source fraîche, ou siroter un bon cappuccino, ou par un jour d’été boire une bonne bière rafaîchissante, c’est « vivre ».
On « vit » en dormant pour jouir d’un sommeil réparateur après avoir passé une journée au grand air après un pique-nique en montagne. Tout cela donne l’impression d’une dynamo silencieuse tournant à toute allure. Et quand on fait un rêve frappant, on est convaincu que c’est encore une manière de « vivre ». On vit quand on prie sans contrainte et de « bon cœur », on « vit » en assistant à la messe dominicale animée par une chorale.
Maintenant par opposition à la « vie », voici les états de simple « existence »: nous « existons » quand on se livre à une besogne assommante de menuiserie et de plomberie, quelle qu’elle soit, laver la vaisselle, répondre aux courriels de la toile, s’occuper des questions d’argent, se raser, s’habiller, prendre le volant, faire des courses. Nous « existons » quand on se plie aux obligations mondaines courantes; quand on assiste à un dîner, quand écoute des propos ennuyeux et rasants.
Manger, boire, dormir, quand on n’en éprouve pas le besoin, que les sens sont émoussés, font partie de « l’existence », et non de la « vie ». Les vues dont nous sommes rassasiées comme les ruelles banales et trop connues, les immeubles, les meubles, les vêtements que nous avons vus et revus trop souvent — nous ramènent à « l’existence ».
Nous cessons de « vivre » quand nous sommes en colère. Au milieu des querelles, des incompréhensions, dans les impasses de la vengeance, nous ne dépassons pas le seuil de « l’existence ».
Enfin, dans l’ensemble, nous dégageons la « vie » de « l’existence ». Il faut reconnaître évidemment que « vivre » est souvent un état d’esprit tout à fait indépendant des conditions physiques ou des occupations. C’est ainsi qu’au printemps, on peut tout à coup se sentir. « Vivre » dans un décor d’arc-en ciel. Même se raser en chantant nous laisse un souvenir agréable. Mais c’est une exception.
D’après les notes recueillies et en résumé, on s’aperçoit qu’on a « vécu » seulement « quarante heures » sur une semaine de « cent soixante-huit heures », soit environ 25 % du total. Dans ces quarante heures figurent une certaine activité créatrice, une excursion dominicale, une faim d’ogre, un peu de bon sommeil, une courte et passionnante lecture, une partie d’un film et huit heures de discussions captivantes avec des amis et des voisins de palier. Nous avons la conviction que, durant le même temps, nous pourrions « vivre » deux fois plus qu’on n’ait vécu, si nous réussissions à nous libérer des responsabilités que font principalement peser sur nous les nécessités d’ordre matériel.
Ces façons d’être, qui font s’épanouir la vie en nous, ont sans doute le même effet sur la majorité des êtres humains. D’une manière générale, le salut de l’un est étroitement lié à celui de tous les autres. Chacun de nous « vit » en fonction directe de ce que vivent la multitude des êtres humains.
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