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Nos lecteurs ont la parole - Par Fouad A. Salha

La révolution d’octobre : soyons réalistes, demandons l’impossible

La révolution a bel et bien débuté l’après-midi du 17 octobre 2019. Assis devant mon poste de télévision et envahi par les différents messages échangés sur mon portable avec différents groupes d’activistes, je n’en croyais pas mes yeux.

Je ne savais pas que, sans tarder, je ferai partie de celles et ceux qui depuis plus d’un mois envahissent les places publiques, scandant des slogans patriotiques, me mélangeant à cette multitude de « révolutionnaires », qui (ré) écrivent l’histoire de notre pays.

Avec ce mouvement spontané et désorganisé, il semble que cette « goutte d’eau qui a fait déborder le vase » ait redonné espoir à ces citoyens toutes générations confondues.

Il faut vivre, écouter et participer à cette révolte pour comprendre et sentir que nombre de tabous ont été dépassés. Cette révolte a permis à tous ces jeunes de pouvoir s’exprimer et aux anciennes générations « issues de la guerre » d’être fières de leur progéniture.

Comme dans tout pays dit « civilisé » ou autres, avec une telle révolte spontanée, les dérapages, les faux pas et bousculades existent. Que serait-ce dans un pays qui « ne tient qu’à un fil »? Les critiques et les encouragements aussi ne se comptent pas ; c’est une réaction normale dans un pays où la confession, le féodalisme, les tabous et le « moi » règnent. Cette « révolution d’octobre » est bel et bien spontanée mais elle est quand même organisée tant au niveau de la façon de manifester que sur le plan des messages et des réactions sur le terrain.

Dès les premières soirées, les protestataires s’encourageaient mutuellement et tous, avec le même ton, scandaient les mêmes slogans (à quelques différences près). Rapidement, ils ont surpassé leur peur, la crainte du zaïm et de ses représailles, la crainte de l’autre.

Malgré toutes les manipulations visant à démanteler l’union de ce peuple, et sous l’effet de l’instinct révolutionnaire, les manifestations et les initiatives se sont organisées de plus belle. Sit-in sur les places publiques dans presque toutes les grandes villes et régions du pays, blocage des routes (avec dérapages parfois), désobéissance civile, libération des tabous : la révolte continue.

Cette révolte est aussi une révolte féminine. La mère, la sœur, la fille et l’épouse se mêlent de la partie. Toutes les contraintes culturelles disparaissent. Elles s’expriment, s’éclatent, cassent tous les critères de cette femme « cachée » qui, dans certaines régions et cultures, « ne doit pas apparaître ». Quel beau tableau de voir toutes ces femmes, générations confondues, de tout âge, de différentes classes sociales, main dans la main, dans les places publiques, prenant enfin la parole dans les débats, encourageant les manifestants à aller encore plus de l’avant. Ces femmes qui réclament justice, ces mères à la recherche de l’identité libanaise de leurs enfants.

Cette révolte est aussi un soulèvement estudiantin. De tous les âges, élèves d’écoles privées ou publiques et universitaires scandent le même refrain, les mêmes slogans, à la recherche de leur avenir. Un cri de colère pour une éducation saine, citoyenne et accessible à tous. Quelle fierté de voir ces jeunes de toutes les régions, unis pour une même cause, celle de leur avenir, braver les obstacles culturels et sociaux, et marcher dans les rues revendiquant le droit à l’éducation.

Cette révolte est celle des jeunes. Eux les bâtisseurs de ce pays, les hommes de demain. Ces jeunes qui ont donné l’exemple du courage, qui ont su et pu rendre la génération de la guerre et celle d’avant-guerre fières de leur progéniture. Ces jeunes qui, assoiffés de connaissance, de culture, éveillés grâce aux réseaux sociaux et à la mondialisation de l’information, essayent tant bien que mal de braver les obstacles féodaux, régionaux, partisans et socioculturels. Ces jeunes qui seront « fiers » d’avoir fait la révolution et qui auront de quoi raconter à leurs enfants et petits-enfants. Ces jeunes qui nous ont appris que le citoyen est source de décision et de pouvoir. Ces jeunes qui, n’ayant plus rien à perdre, se donnent corps et âme pour participer à la « révolution d’octobre ». Ces jeunes qui seront peut-être un jour les futurs dirigeants et dirigeantes de ce pays et qui ont donné l’exemple à un monde ignorant.

Cette révolte est celle de la génération de la guerre et de l’avant-guerre. Ceux qui ont vécu l’âge d’or et ceux qui ont vécu les années de guerre « civile ». Ceux qui ont vu disparaître le Liban de nos ancêtres et ceux qui ont détruit ce pays. Cette révolte, c’est la colère de celles et ceux qui, pour des raisons injustifiées de survie, pour des raisons d’aveuglement obscur, pour des causes tantôt patriotiques ou tantôt religieuses, n’ont pas hésité à jouer le jeu des grandes puissances et de prendre les armes et s’entretuer.

C’est le soulagement de cette génération qui n’a pas eu le courage d’affronter ses dirigeants, qui n’a pas su briser les tabous, et qui est restée plongée dans ses préjugés. C’est la révolte des gens d’un certain âge dont certains sont en marge de la société, fardeau pour leurs proches auprès desquels ils ne trouvent plus de réconfort, et que l’État n’a pas réussi à intégrer. C’est la lutte des handicapés ou personnes à mobilité réduite qui, eux, ont toujours été pointés du doigt et que la société refusait. C’est le réveil de toute une société qui a déchiré le voile de l’injustice sociale.

Cette révolte est celle des expatriés dont certains n’ont pas hésité à prendre le premier avion pour retourner au Liban, laissant derrière eux le monde civilisé dans lequel ils vivaient et les pays qui les ont reçus et choyés parfois. Ces expatriés qui, aux premiers slogans, se sont sentis un peu responsables et « coupables » d’avoir quitté leur pays d’origine et de l’avoir laissé sous l’emprise de dirigeants corrompus et incapables. Ces jeunes qui, de loin, œuvraient à une stabilité de ce pays et aidaient de par leurs domaine et éducation respectifs ce soulèvement et qui ont voulu vivre ces journées et ces nuits sur les routes avec leurs familles, leurs amis, en ôtant pour certains leur cachet partisan. Ces jeunes qui ont repris confiance et qui se sont donné cette dernière chance pour refaire renaître ce pays de ces années de ténèbres.

Cette révolte est celle de tout citoyen et citoyenne libanais(e) en quête de son identité, à la recherche de nouvelles opportunités et de nouveaux horizons. C’est la révolte de ceux et celles qui croient en la citoyenneté, en la justice et en l’égalité sociale.

Cette révolution est la nôtre et n’appartient à personne d’autre !

Construisons ensemble le monde de demain, construisons ensemble ce Liban « message », bâtissons ensemble un avenir solide, un avenir citoyen.

Soyons réalistes, demandons l’impossible...


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

La révolution a bel et bien débuté l’après-midi du 17 octobre 2019. Assis devant mon poste de télévision et envahi par les différents messages échangés sur mon portable avec différents groupes d’activistes, je n’en croyais pas mes yeux.Je ne savais pas que, sans tarder, je ferai partie de celles et ceux qui depuis plus d’un mois envahissent les places publiques, scandant des slogans patriotiques, me mélangeant à cette multitude de « révolutionnaires », qui (ré) écrivent l’histoire de notre pays.Avec ce mouvement spontané et désorganisé, il semble que cette « goutte d’eau qui a fait déborder le vase » ait redonné espoir à ces citoyens toutes générations confondues. Il faut vivre, écouter et participer à cette révolte pour comprendre et sentir que nombre de tabous ont été...
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