À chaud, sur notre révolution, tout a été dit ou presque ! Aussi ne puis-je y ajouter décemment rien qui vaille. Humblement et à partir de mon statut de citoyen, j’applaudis en silence au déroulement de ces semaines de « réveil populaire » que tant de personnes de bonne volonté ont si longtemps attendu.
Des milliers d’éditoriaux dans les journaux, des centaines de réunions et de conférences, des appels aux accents désespérés répercutés par tous les échos de nos montagnes et de nos vallées n’ont cessé de l’attester depuis un siècle que le Liban existe en tant qu’État.
Rien d’étonnant à cela, d’après les sages ! Une nation ne se construit, nous rappellent-ils, qu’au prix de très longs sacrifices. Le sens de la citoyenneté ne se révèle à notre conscience qu’à l’issue d’un combat renouvelé fait de sueur et de sang. Est requise pour cela la traversée des tempêtes de l’histoire. Car nous commençons notre vie en citoyens du monde avant de découvrir, par nécessité sociale, le sens du patriotisme ainsi que la dignité de notre rôle civique. Il y faut, bien sûr, cette maturation cérébrale que seule une saine éducation procure.
Or notre territoire béni des dieux et nombril du monde, géographiquement parlant, a dû traîner son talon d’Achille tout au long de ses six mille ans d’existence. Situé, par le caprice de sa configuration naturelle, au croisement des continents, il a servi de lieu de passage à tous les courants de civilisation qui ont agité les populations d’est en ouest et du nord au sud. Nœud de vipères, suggéreront les uns! Creuset de richesses, rectifieront les autres !
Entre-temps, partout sur la planète, des nations se formaient. Et il a bien fallu finalement que le tour du Liban arrivât en 1920. Tumultueux anniversaire d’un siècle, au jour d’aujourd’hui! Mais trop peu encore par rapport à la cuisson désirée en vue d’un sentiment national sain et mature.
Quid alors de notre futur proche ? Les esprits chagrins n’y voient encore que menaces et ne prédisent rien de bon. Chat échaudé craint l’eau froide, nous dit l’adage. Sauf qu’il convient de tenir compte de certaines réalités autant visibles que potentielles ou providentielles. Ici, pour tous ceux qui ne le savent pas ou qui l’ont oublié, je me dois de rappeler ce récit de l’épisode décrit dans l’Évangile de Luc et que je résume :
« Les disciples de Jésus, embarqués avec lui pour passer de l’autre côté du lac de Tibériade, prennent subitement peur devant la tempête qui s’élève et appellent à la rescousse leur Maître qui somnolait dans son coin. Jésus se lève, s’avance et calme d’un geste le vent et les flots. Puis il se retourne et tance doucement ses amis, leur disant :
Hommes de peu de foi, ne savez-vous pas que…
Oui ! En effet, hommes de peu de foi… Comment ne voyez-vous pas que la marche du monde terrestre n’a jamais cessé d’aller de l’avant ? Comment ne comprenez-vous pas que l’on ne mesure pas la mission de l’homme à l’aune de l’immédiateté et de la spontanéité des pulsions ? Comment imaginez-vous que l’on puisse atteindre au but sans défi et sans labeur? Oubliez-vous que vous êtes les auxiliaires de la Création et que chacun de vous se doit d’assurer, sa vie durant, le rodage de sa propre personnalité à travers les obstacles ?
Si nous ne nous appuyons pas sur notre foi en l’existence et notre foi en l’esprit, que nous restera-t-il sinon l’absurdité du néant qui est négation même de l’esprit ? Sans lequel, rendons-nous en compte, nous ne serions tous et chacun qu’une variété du règne animal…
Oui ! Hommes de peu de foi, vous ne vivrez qu’en visant toujours votre propre résurrection quotidienne. Ce qui anime votre vie personnelle n’est ni la jouissance matérielle ni le pouvoir politique, mais la seule foi en le Bien et le Bon. Vous ne pourrez gagner le devenir auquel vous aspirez sans la certitude de la présence vigilante du reflet divin qui vibre dans le fond de votre ego. »
Alors, citoyens libanais, vous qui venez de montrer au monde l’exemple d’une révolte propre et juste, vous qui donnez à voir une jeunesse enthousiaste pleine de courage et de lucidité, de cris et de chants, de larmes et de rires, mais aussi de dignité dans la douleur et de noblesse dans les récriminations, persévérez et soyez confiants !
La foi soulève les montagnes. Ensemble, avec la bénédiction de vos frères de toutes confessions, vous vaincrez le chaos et la corruption et vous justifierez aux yeux des peuples de ce monde le slogan qui vous a été décerné un jour et que vous méritez : celui d’être les hérauts de la coexistence pacifique entre les croyances et les cultures.
On ne jauge pas la grandeur d’une nation à l’étendue d’un territoire ni à la richesse de son économie. Mais à la valeur accordée à l’honneur, à la dignité et à la fierté dans l’adversité.
Peu importe ce que nous mangerons aujourd’hui ou demain. Restons unis et décidés, braqués sur un choix de vie basé sur la persévérance et l’ouverture sur autrui, sur l’énergie et la passion de créer. Voyez ce qui se passe en ce moment au niveau de nos artistes. Une véritable explosion d’écrits et de chants poétiques dispersés en quelques heures aux quatre coins de l’Orient et de l’Occident. Admirez les symboles et les dessins tracés d’une plume rapide et combien expressive, que reproduisent tous les journaux du pays. Dynamisme d’autant plus merveilleux que spontané et longuement contenu. De quoi réconcilier avec eux-mêmes et avec vous autres les grincheux et les sceptiques qui ont longtemps boudé leur terre d’origine, par dépit, par dégoût et par désespérance.
Vous venez de relever le défi après un siècle entier d’hésitations et de recherche. Persévérez et restez confiants, je le répète. Vous risquez de démontrer au monde que vous êtes le « sel de la Terre ».
« Gémir, pleurer, prier, est également lâche », avait écrit le poète. « Relevez la tête et ayez la foi », avait conseillé le Sauveur, il y a deux mille ans.
Car le reste vous sera donné par surcroît !
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Très beau texte!!! Il met du baume au coeur de cette "révolution" qui, en effet, devrait persévérer! Profondément sensible aux revendications de ce peuple épuisé, qui réclame une gouvernance menant à un Etat-Nation! M. Ingea apporte de l'encouragement à ces jeunes pour qu'ils mai ntiennent leur foi et aussi l'espérance en de meilleures conditions de la qualité de vie des libanais. C'est ainsi que disparaîtront les flagrantes inégalités ... Toute mon admiration M Ingea!!
21 h 33, le 26 novembre 2019