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Nos lecteurs ont la parole - Nadine Panayot Haroun

Une agora des agoras

Un article dans le quotidien Libération décrit la métamorphose du centre-ville de Beyrouth et conclut magnifiquement sur ces mots porteurs d’un espoir longtemps inespéré : « La naissance d’une nation ». Or les nations naissent dans les agoras ! C’est bien la leçon des Grecs, inventeurs de la démocratie. C’est dans les agoras grecques, espaces publics, que tout se disait et tout se construisait par l’échange et le dialogue. Des concepts politiques aux différents codes civils, tout y passait. Le citoyen se tissait une identité citoyenne en exprimant ses choix, droits et devoirs.

Beyrouth, plusieurs fois millénaire, a connu une phase grecque, dite hellénistique. Beyrouth hellénistique a tracé la trame et le plan urbains des villes romaines, byzantines et médiévales qui lui ont succédé des siècles durant. Néanmoins, Beyrouth a perdu l’essentiel, à savoir son cœur, son âme, son agora.

En perdant son cœur, la fameuse place des Martyrs, Beyrouth avait perdu ses citoyens. Elle leur avait été arrachée il y a 45 ans par la guerre puis il y a 30 ans par la privatisation, transformée en parking en attendant des jours meilleurs. Le résultat : une décrépitude absolue du système, accompagnée d’une fausse couche du nouveau modèle de gouvernance né à Beyrouth, dit la « démocratie consensuelle », un contresens par essence.

Sauf que voilà, le 17 octobre 2019, des épis ont germé. De cette agora mille fois morte et martyrisée, sont nées mille et une agoras… Nos jeunes, nos enfants, nos étudiants se sont approprié l’espace et l’ont investi de leur art, leurs slogans et leurs cris. Partout sous les tentes converties en agoras fortuites, ça conteste, ça revendique, ça dialogue et ça apprend.

Mais qu’apprennent donc nos jeunes dans les agoras qui fleurissent au cœur de la ville ?

Ils ont compris que nous étions tous complices de ce système pourri jusqu’à la moelle. Nous tous avons pris part à ce pourrissement sciemment ou pas, directement ou pas, volontairement ou pas. Nous avons tous contribué d’une façon ou d’une autre, par notre passivité, cette forme de complaisance, au pourrissement du système que nous avons nourri, même si à contre-cœur.

Ils comprennent puis, contrairement à nous, passent à l’acte. Ils revendiquent le recyclage, ils le font; ils sont en manque d’espaces publics, ils se les approprient et les investissent ; ils prennent conscience de l’importance de leur patrimoine naturel et culturel, ils le protègent ; ils rêvent d’aménager leur territoire, ils le réinventent et le redessinent.

« Ils sont soutenus », disent certains, par des ambassades. Ils sont soutenus en effet, mais par leur soif d’avenir et par leurs mères malgré les dangers, malgré les accidents induits et leurs conséquences douloureuses.

Les femmes et les mères, ces belles et magnifiques amazones, accourent à leur tour ! Qu’apprennent-elles dans ces agoras, elles qui étaient bannies des agoras grecques ?

Réunies une nuit de novembre sous un ciel étoilé, une bougie à la main pour toute arme, elles ont compris, même si elles le savaient depuis des millénaires, qu’elles étaient libres, seules maîtresses de leur corps et de leurs tripes ! Que concevoir un enfant était un choix et non un devoir, un projet pensé, réfléchi, désiré et conçu à deux… ou pas, et non un projet de chair à canon financé… ou pas. Qu’elles pouvaient disposer de leurs entrailles et refuser qu’elles soient des incubateurs de haine et de violence.

Elles ont compris qu’elles étaient désormais unies dans la lutte pour la garde de leurs enfants, unies contre les mariages forcés et pour les divorces volontaires, unies pour transmettre la nationalité à leurs enfants. Qu’il était désormais non seulement leur droit, mais leur devoir de n’être assujetties à aucune forme de servitude.

Cette nuit-là, quand elles ont été appelées à la prière pour le Liban, une seule voix, un seul cri rauque sorti de leurs entrailles scandait : Thaoura (révolution) !

Un miracle venait de se produire : ces magnifiques femmes libanaises s’étaient réapproprié leur statut plusieurs fois millénaire, que les sociétés patriarcales leur avaient extirpé, de divinités éternelles…

Directrice du département d’archéologie et de muséologie de l’Université de Balamand

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Un article dans le quotidien Libération décrit la métamorphose du centre-ville de Beyrouth et conclut magnifiquement sur ces mots porteurs d’un espoir longtemps inespéré : « La naissance d’une nation ». Or les nations naissent dans les agoras ! C’est bien la leçon des Grecs, inventeurs de la démocratie. C’est dans les agoras grecques, espaces publics, que tout se disait et tout se construisait par l’échange et le dialogue. Des concepts politiques aux différents codes civils, tout y passait. Le citoyen se tissait une identité citoyenne en exprimant ses choix, droits et devoirs.Beyrouth, plusieurs fois millénaire, a connu une phase grecque, dite hellénistique. Beyrouth hellénistique a tracé la trame et le plan urbains des villes romaines, byzantines et médiévales qui lui ont succédé des siècles...
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