L'impression de Fifi ABOU DIB

Le Liban de l’An zéro

IMPRESSION
21/11/2019

Au 36e jour de la révolution, la foule exaltée a déjà remporté un certain nombre de victoires, même si elle inspire à certains l’image d’un chatoyant banc de sardines qu’un monstre des hautes profondeurs attend d’avaler. Pour l’heure, forte de ses revendications légitimes, forte d’avoir réussi pour une fois à unir une grande partie du peuple libanais de toutes générations et appartenances autour d’un idéal commun plutôt que communautaire, elle pavoise en toute sérénité, pacifique, studieuse, généreuse, créative, joyeuse d’une joie libératrice, n’obéissant qu’à des propositions qui circulent sur les réseaux sociaux et auxquelles chacun choisit d’adhérer selon ses convictions et sa disponibilité. Sauf lorsque s’élève un appel au renfort qui fait « descendre » tout le monde en masse, et l’effet d’un tel ralliement n’est plus à prouver quand, manœuvre ou pas, le Parlement annule deux fois de suite une séance à laquelle certains blocs semblent tant tenir, fût-ce au prix de leur dignité. Qu’on l’appelle « le mouvement » ou plus flatteusement « la révolution », bien que les ricaneurs ne conçoivent de révolution que sanglante, cette formidable énergie positive générée par un peuple depuis trop longtemps résigné au silence est d’une beauté d’aurore. Il fallait cette fragile mais si rafraîchissante rosée pour panser le crève-cœur auquel ont réduit ce pays ceux qui en sont depuis trop longtemps responsables.

L’effondrement économique que le pouvoir n’était plus en mesure de camoufler, ayant épuisé le vocabulaire de l’arrogance, de la condescendance et du cou-couche panier, s’est enfin dévoilé dans toute sa puanteur. Le génie sorti de la lampe n’est pas près d’y rentrer. Quatre épaisseurs de barbelés séparent désormais le peuple de ceux qui le gouvernent, isolant du reste du pays tous les pôles étatiques comme autant de territoires ennemis. Plus un membre du Parlement ou du gouvernement ne peut circuler en paix sans se faire traiter de voleur, et rares sont ceux qui oseraient fendre la foule, même en véhicule blindé, sans tirs de sommation de la part de leurs sbires (quitte à tirer à travers le pare-brise par peur d’ouvrir la fenêtre !). La rancune, face à un tel gâchis, est presque une politesse.

Banc de sardines ou « murmuration » d’étourneaux – comparaison préférée des politologues pour décrire les groupes sans têtes que seuls protègent leurs mouvements aléatoires –, la révolution ne manque pas d’inspiration. En plus d’organiser en permanence des groupes de réflexion permettant à chacun de rebondir sur une idée neuve ou reconsidérer des calculs erronés pour maintenir l’efficacité de l’action, elle est attentive aux aspirations de chacun et surtout aux besoins des plus démunis. Quiconque ne s’est pas encore aventuré sur les places ne peut imaginer la pauvreté tout à coup surgie des entrailles des villes, attirée par la lumière, la liesse populaire et le couvert offert à tous. Ce sont surtout des personnes âgées qui espèrent de l’aide sans en demander, n’ayant jamais pu bénéficier de quelque forme d’assistance publique. Les cas passent de main en main. Hier encore, un petit groupe de jeunes femmes s’est cotisé pour l’achat de doses de chimiothérapie. Des « expats » ont complété la somme. Mais la demande est immense, les toits manquent et les gens de bonne volonté sont très vite débordés. Mais l’État est remplacé sous les ficus de la place Samir Kassir, sur les parkings de la place des Martyrs, sur le trottoir du Grand Théâtre. À même le macadam se dessine le Liban de demain entre la noire réalité de la pauvreté galopante et la scintillante autoroute du rêve ouverte à une jeunesse qui, raisonnablement, demande l’impossible. Les droits que l’on revendique jettent les bases de futurs syndicats. Tandis que le Liban officiel se prépare à célébrer le 76e anniversaire d’une république qu’il a foulée aux pieds, la révolution célèbre dans l’espérance, avec le vœu d’être rejointe par les fidèles d’un ordre caduc, la fragile et dangereuse naissance du Liban de demain. En arabe, une seule lettre sépare le mot « guerre » du mot « amour ». Sur les places, on l’a déjà supprimée.

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Sissi zayyat

C'est très joliment dit. Bravo!

Sissi zayyat

C'est très joliment dit. Bravo!

LA VERITE

BRAVO
GENIAL

TORIEL Raphael

Une RÉVOLUTION modifie de façon durable le mode de fonctionnement d'un pays et ses rapports de forces.

Est-ce que quelqu'un au Liban peut affirmer qu'un retour aux systèmes anciens est encore possible?

Si comme, je le pense, c'est NON!

Alors, la révolution du 17 octobre est, sans discussion aucune une belle et immense RÉVOLUTION!!!

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