L'éditorial de Issa GORAIEB

Cabinet-cocktail, double provocation

Issa GORAIEB | OLJ
15/11/2019

Un milliardaire, encore un, aux commandes ! Quels esprits aussi totalement déconnectés de la réalité ont pu imaginer que ce serait assez pour calmer la faim de changement des foules en révolte, sinon leur faim tout court ?

S’il devait se confirmer, s’il ne s’agissait pas seulement là d’une grossière manœuvre ou d’un ballon d’essai prompt à se dégonfler, le choix de Mohammad Safadi pour succéder au démissionnaire Saad Hariri et former un nouveau gouvernement aurait tout, en effet, d’une double provocation. Pour commencer, le personnage est une des illustrations les plus criantes de ce même establishment, voué aux jeux de la politique et de l’argent, qu’ont répudié sans appel les contestataires. Selon la presse londonienne, ce prospère homme d’affaires a été impliqué, en même temps qu’un prince saoudien, dans le scandale qui a marqué un contrat d’armements britanniques destinés au royaume wahhabite. C’est sur son domaine de Zaitounay Bay que s’en allaient camper récemment les manifestants, dans le cadre de leur campagne contre les mainmises sur le littoral. Et d’avoir cédé à la mode déferlante du népotisme, d’avoir offert un portefeuille ministériel à sa novice d’épouse, en cadeau aussi original que royal, n’était certes pas fait pour adoucir le portrait…

Carrément révoltante – c’est bien le cas de le dire, à en juger par la virulence des réactions immédiates de la rue – est, quant à elle, la formule envisagée pour le nouveau gouvernement : un peu engageant cocktail de technocrates et de représentants des forces politiques, desquelles seraient toutefois exclues les figures les plus hideusement marquées du passé. Les premiers encadrés, et même surveillés, par les seconds : déjà dans son interview télévisée de mardi, le président de la République annonçait la couleur. Comme pris de nostalgie, Michel Aoun ne pouvait s’empêcher d’évoquer, entre autres impératifs, celui de garder la gestion des relations extérieures entre des mains compétentes : bien inopportune allusion au savoir-faire de son gendre, le ministre sortant des A.E., à qui le Liban doit aujourd’hui sa pitoyable position internationale.

Par-delà les vœux présidentiels toutefois, c’est clairement le Hezbollah qui fixe les règles du jeu, même si les préoccupations économiques et financières du pays dépassent en urgence toutes les questions d’ordre régional ou international. La milice pro-iranienne se prétend la cible d’un complot israélo-américain usant de la révolte en cours pour l’écarter du pouvoir et l’isoler. Non content de diaboliser cette déferlante populaire qui, pour la première fois, fait fi de toutes les identités partisanes et sectaires, le Hezbollah y voit un facteur potentiel de guerre civile. Jeudi, le président iranien Hassan Rohani s’associait à cette mise en garde qui n’en est pas réellement une, mais bel et bien une claire, transparente menace de recourir aux armes.

Les armes, mais contre qui ? D’autant plus malvenue, choquante, irrecevable est cette entreprise d’intimidation qu’elle paraît cibler un soulèvement populaire aussi résolument pacifique que massif. Qu’elle constitue un défi à peine voilé à l’autorité de l’armée nationale, institution que Hassan Nasrallah vouait à la famine en cas de naufrage économico-financier, alors que la milice a de quoi voir venir, et se nourrir, grâce aux subsides de l’Iran. Qu’elle est enfin une insulte à la mémoire de Ala’ Abou Fakher, assassiné par le système sécuritaire, et qui en offrant son baptême du sang à la révolution lui a interdit, s’il en était encore besoin, toute possibilité de faire marche arrière.

Puissent les indigestes produits des cuisines politiques, et avec eux le chantage à l’explosion, n’être en définitive que des pétards mouillés…

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