Le 11 juin 2019, je rentre de vacances à Beyrouth et j’écris mes pensées, mes soucis pour un peuple que, pour la première fois de ma vie, j’ai vu s’éteindre au cours de cette année difficile. C’est l’été où j’ai voulu de tout cœur y rester, mais c’est l’été ou j’ai réalisé que personne ne m’embaucherait, que personne ne pourrait m’embaucher pour un salaire digne de qui que ce soit, que les entreprises licenciaient. J’ai quitté mon Liban, malgré moi, les larmes aux yeux, pour quelque chose « de mieux ». J’ai lâché une partie de mon cœur alors que, depuis étant toute petite, je la berce. Et donc, je me retrouve en taxi, en route vers la maison, et j’écris, je parle en l’air à mon pays, ma terre, mon Liban :
Ce que tu m’attristes Beyrouth.
Ce que tu m’enveloppes.
Tantôt chaleur envoûtante, tantôt chaleur étouffante.
Je t’aime Beyrouth, je te hais.
Je te suis Beyrouth, je te fuis.
Je prie Beyrouth, je crie.
J’ai peur Beyrouth, je te pleure.
Je te crains Beyrouth, je te plains.
J’aimerais d’un coup de main tirer les racines de tes cèdres, retourner ta terre, la raser et tout reprendre à zéro.
J’aimerais te prendre dans mes bras, te secouer et enlever toute la corruption, l’hypocrisie et les méfaits de ton corps.
J’aimerais retourner dans le temps, poser mes pieds sur ta terre vierge, innocente, et te demander, non te supplier de faire les choses différemment.
Je t’aime Beyrouth, je te hais.
Je te suis Beyrouth, je te fuis.
Je prie Beyrouth, je crie.
J’ai peur Beyrouth, je te pleure.
Je te crains Beyrouth, je te plains.
Des pensées en l’air, des mots de révolte contre un gouvernement qui a usé toute l’énergie de mon peuple, qui a éteint sa flamme, une flamme que j’aurais crue toujours allumée. J’ai vécu mes 26 ans en prônant mon pays, je l’ai choisi à tous les coups, je l’ai défendu à tout moment, j’ai vu son potentiel très jeune, j’y ai cru et j’y crois toujours. Je suis assise dans mon appartement à Milan et je me rappelle les mois passés ; on est assis au Kissproof et tu me dis, très cher ami, que Dubaï, c’est l’eldorado, et je réponds : « Non. Le Liban, c’est l’eldorado, c’est juste qu’on l’a oublié. » Je me rappelle, chère connaissance, que dès mon arrivée à Milan, on est allé déjeuner un dimanche et tu m’as dit que c’est marrant qu’une personne de ma génération parle du Liban avec tant d’espoir, tant d’amour et de passion. Je me rappelle toutes mes pensées pour toi Beyrouth, et pourtant, je t’ai quitté fin août et je m’en veux. Je m’en veux parce que j’ai cédé, et même si ça a été une des choses les plus difficiles à faire, je t’ai lâché.
Aujourd’hui, j’en paie le prix. Je bouillonne, je brûle depuis ce vendredi après-midi de loin, de très loin. La première notification de L’OLJ sur les taxes sur WhatsApp m’a surpris au travail. J’écris à un ami : « Mais ils sont complètement fous ? Il ne manquait plus que ça. » Et il me répond: « Oui, oui, mais c’est du n’importe quoi. » Quelques heures plus tard, mon téléphone semble être envahi par des bombes, notification après notification.
Depuis, je m’agrippe à mon lit et je rêve Beyrouth, je mange Beyrouth, je pense Beyrouth, je pleure Beyrouth.
Et aujourd’hui, non comme ce jour de juin, je t’aime, toi son peuple réveillé, toi son peuple uni, toi son peuple réuni, je te hais, toi son gouvernement défaillant, toi son gouvernement déshonorant et décevant, je te suis, toi mon pays nuit et jour, sur tous les réseaux sociaux, la presse, les conversations WhatsApp, partout. Je prie pour ton peuple qui nettoie tes rues chaque matin pour accueillir tout le monde comme sur un tapis rouge, je crie sur ta police qui ose ! Qui ose tendre sa main sur ton union. Je te pleure, toi le pauvre qu’on a poussé à bout pour qu’enfin tu revendiques tes droits. Je te crains toi, Saad Hariri, toi, Michel Aoun, toi, Hassan Nasrallah, toi, Gebran Bassil, toi, Walid Joumblatt, toi, Samir Geagea, toi, Nabih Berry, vous et votre système. Je vous plains, vous, parce que vous avez perdu et vous ne le savez toujours pas, ou parce que vous le savez et ne l’acceptez pas.
Je suis désolée, mon Liban, parce que, aujourd’hui plus que n’importe quel jour, j’aurais dû être là. Mais toute mon âme, toutes mes pensées sont avec toi.
Il suffit que je ferme les yeux pour que je m’imagine marchant à tes côtés, à vos côtés, vous mes amis, vous ma famille, vous ma patrie.
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